Hédy Sellami présente
Recherche

Extraits à venir sur Eclairages

Extraits à venir sur Eclairages
Parmi les films dont nous mettrons des séquences en ligne prochainement :

Miss Mend, de Barnet et Ozep

Les mondes futurs, sur un scénario de HG Wells

Coeurs en lutte, de Fritz Lang

Le village du péché, d'Iwan Prawow et Olga Preobrashenskaja

Othello, d'Orson Welles

Le chevalier à la rose, de Robert Wiene

The dragon painter, avec Sessue Hayakawa






De Bedside au Corbeau

De Bedside au Corbeau


Eclairages vous propose une sélection de séances, avec aussi Danse et cinéma; Rêves de chaque nuit; La divine; et The lodger en ciné-concerts; des classiques français; Arsenal; John Huston; Welles; Jean Rouch; Robert Florey; Knock; Danielle Darrieux; un cycle Scénaristes et dialoguistes; ou encore Clouzot.

Cliquez ICI










Pour la diffusion de films muets à la télévision publique


Quoi qu'en disent certains, la connaissance et la publication des films muets restent faibles, fragmentaires.

C'est particulièrement le cas des films français.

Voici qui est tout de même stupéfiant : on ne peut trouver en DVD qu'une infime minorité des oeuvres les plus marquantes signées par les cinéastes les plus célèbres : Gance, Dulac, L'Herbier, Antoine, Epstein (1) ...

Il faut parfois chercher chez des éditeurs étrangers pour dénicher une oeuvre !

Et ne parlons pas des réalisateurs davantage négligés encore : les Roussel, les Kemm, les Lion, les Hervil, les Poirier ...

N'est-il pas pour le moins étrange que ces cinégraphistes soient littéralement interdits d'antenne dans leur propre pays ?

Pour ne citer que ce seul exemple, combien de films signés Baroncelli la télévision française a-t-elle diffusés depuis qu'elle existe ?

Il ne serait pas scandaleux qu'une chaîne publique projette, ne serait-ce qu'une fois par mois, un film français muet.

Cela n'apparaîtrait tout de même pas disproportionné par rapport au nombre de gens intéressés, certes faible.

France 5 diffusant déjà des documentaires, France 3 le Cinéma de minuit, France 2 (irrégulièrement et très tard) le Ciné-club, France 4 pourrait être tenue de respecter ce minimum que l'on serait en droit d'attendre du service public.


(Notre illustration : Monte-Cristo (1929) de Fescourt : le crime dans l'auberge).




(1) ajouté le 29 mai 2014 : Epstein fait maintenant l'objet d'une édition en dvd.


Grands journalistes ou grands ignares ?

Grands journalistes ou grands ignares ?


Madame La Très Grande Journaliste Anne Sinclair, Directrice Editoriale du Bluffington Post, commence l'un de Ses éditos par : "L'homme qui en savait trop est un mauvais film d'Alfred Hitchcock".

Que Sa Majesté permette à mon humble personne d'apporter quelques précisions. J'espère que Son Altesse La Dominante n'en voudra pas trop au dominé que je suis ...

Il existe deux versions de The man who knew too much, l'une réalisée vers 1934, l'autre réalisée vers 1956.

Sainte Anne l'ignorant, Elle n'a pas précisé à quelle version Elle se réfère.

L'opus de 1934 n'est pas si mauvais.

Certes, celui de 1956 n'est pas le meilleur Hitchcock, loin s'en faut ...

Mais, si j'osais prétendre apprendre quoi que ce soit à Sa Sainteté, je Lui signalerais que cette version de 1956 comporte l'une des scènes les plus formidables qu'ait signées le maître : le fameux concert au cours duquel le meurtre doit être commis (notre extrait).

Qu'importe, après tout ! Que cela n'empêche pas Sa Royauté d'expédier le film comme Elle le fait ...

Je m'excuse d'avoir été si outrecuidant envers Ma Supérieure.

D'autant qu'Elle n'est pas la seule vedette du journalisme à étaler Son ignorance avec une telle insouciance.

Un jour, à la radio, j'entendais Le Pape Jean-François Kahn. Il lâcha quelque chose du genre : "Le film Little Cesar, avec ce gangster joué par James Cagney".

Il aurait dû mieux préparer Son topo, ou mieux choisir Ses nègres. Little Cesar a pour acteur principal ... Edward G. Robinson, et non James Cagney.

J'espère que Son Excellence ne m'en voudra pas d'avoir osé relever Son erreur. Où va-t-on si les serviteurs tels que moi, ceux que Monsieur Kahn appellerait les boniches, se mettent à jouer les professeurs ?





277e filmographie

277e filmographie

Deux partitions pour une grève



Стачка (La grève, 1925) d'Eisenstein, peut être visionné en deux copies, avec deux musiques différentes.

L'une (ci-dessus) a été composée récemment par Pierre Jodlowski pour la cinémathèque de Toulouse. L'autre (ci-dessous) est constituée de morceaux signés Chostakovitch pour une restauration soviétique de 1969.

C'est l'occasion de constater à quel point l'accompagnement sonore d'un film muet en modifie la perception.






Clouzot le révolté




Le révolté (1938) de Léon Mathot, est, certes, un navet. Toutefois, on y reconnaît la griffe de Clouzot, qui a signé l'adaptation, le scénario et les dialogues.

Attention : si vous n'avez pas vu L'assassin habite au 21, ne lisez pas cette étude. Car nous y révélons la clé de l'énigme.





Résumé

Clouzot a signé l'adaptation, le scénario et les dialogues du film Le révolté


Le révolté (1938), de Léon Mathot (1886/1968).
Adaptation, scénario et dialogues : Henri-Georges Clouzot (1907/1977).
D'après un roman de Maurice Larrouy.

Avec :

René Dary (1905/1974) : Pimaï

Fernand Charpin (1887/1944) : le père de Pimaï

Katia Lova (1914/1994) : Marie-Luce

Pierre Renoir (1885/1952) : Yorritz, commandant du Fureteur

Jean Buquet (1926/?) : Jacques, le fils de Yorritz

Marcelle Géniat (1881/1959) : la mère de Yorritz, grand-mère de Jacques

Aimé Clariond (1894/1960) : Derive


La première scène se situe dans une gare. L'un des employés, Pimaï, pose des problèmes. D'ailleurs, il est convoqué par le chef. Son père assiste à l'entretien. Eu égard aux états de service dudit père, Pimaï n'est pas renvoyé. Mais on lui fait savoir qu'il sera surveillé de près. Sortis du bureau, le papa et le fils se disputent; car le second s'est empressé de commettre une nouvelle bêtise. Pimaï annonce qu'il quitte cet emploi, et son père par la même occasion. Celui-ci déclare que, si Pimaï part, ce ne sera pas la peine de venir, un jour, quémander du pain, parce qu'on le lui refusera. Pimaï rétorque qu'il n'a besoin de personne, qu'il fera son chemin tout seul.
Nous voici maintenant dans un café. Un individu peu recommandable maltraite une serveuse. Pimaï envoie valdinguer le bonhomme. Avant que celui-ci ne réagisse, des matelots le malmènent : l'un le gifle, l'autre le bouscule etc. C'est qu'il a tenté de séduire une jeune fille de leurs amis (c'est un proxénète). Pimaï trinque avec eux. Mais, voilà qu'il leur reproche d'être des moutons; de se plier à la discipline; d'obéir, comme des enfants, à leurs supérieurs. Lui, affirme-t-il, il leur en ferait voir. Les autres répondent que c'est du blabla; qu'il n'a qu'à s'enrôler, afin que l'on évalue un peu ce dont il est capable. La scène se termine par des Engage-toi lancés par les matelots; tandis que Pimaï crie J'm'engagerai.
Un jour, les marins ont la surprise de reconnaître Pimaï, lequel embarque sur leur navire, le Fureteur; il s'est bel et bien enrôlé. Tout en installant ses effets, il se vante que les officiers ne lui en imposeront pas; qu'il mettra les choses au point et n'en fera qu'à sa tête. Arrive le commandant Yorritz. Une joute oratoire oppose les deux hommes. Pimaï arbore sa poitrine : il y a fait tatouer Ni Dieu ni maître. Yorritz fait appeler un soldat. Ce dernier s'est fait tatouer un dessin de femme sur le bras. Le commandant affecte de valoriser cette marque au détriment de celle dont Pimaï semble si fier; il lance au révolté quelque chose comme : Ne montrez jamais votre tatouage à vos camarades; ils se moqueraient de vous.
Pimaï n'aura de cesse de jouer les indépendants, recourant à des provocations qui s'apparentent à des gamineries. Ainsi, un soir, il monte la garde en pantoufles. Yorritz lui ayant ordonné d'enfiler ses chaussures, il fait les cent pas en frappant lourdement le sol; ce qui empêche le commandant et son aide de dormir.
Toutefois, Pimaï va de plus en plus loin. Ainsi pousse-t-il ses collègues à une sorte de grève. Plus grave : jadis porté sur l'alcool, un matelot a juré à Yorritz de ne plus boire. Jusqu'ici, il a respecté son serment. Pimaï l'incite à le violer et lui fait avaler de la gnaule. Résultat : l'homme, ivre, expédie malencontreusement une torpille sur un canot de pêche. L'un des pêcheurs ne s'en remettra peut-être pas. Le matelot qui a commis la faute, s'obstine à ne pas compromettre Pimaï. Lequel s'abstient de se dénoncer; ce qui amène l'équipage à le boycotter.
Parallèlement, Pimaï tente de séduire une demoiselle, Marie-Luce, qui tient un magasin d'accessoires pour marins sur le port. Elle est courtisée, par ailleurs, par quatre soldats du Fureteur, qui voudraient sérieusement l'épouser. Quand Pimaï, lui, n'aspire qu'à s'amuser, au besoin en la déshonorant.
Après l'épisode de la torpille, Pimaï décide de déserter. Il s'introduit dans le magasin de Marie-Luce pour y dérober un costume civil. Elle le surprend. Elle le supplie de retourner sur le Fureteur. Il cède : il vient de s'apercevoir qu'il aime la jeune femme.
Outre son amour pour elle, deux événements vont achever de le faire basculer du bon côté.
En ville, le fils du commandant est malade. On craint une diphtérie. Marie-Luce envoie Pimaï chercher des antibiotiques. Pimaï déboule devant la pharmacie juste après que le propriétaire l'eut fermée et fut parti en auto. Pimaï emprunte une voiture et rattrape le pharmacien. C'est grâce aux médicaments qu'il rapporte, que le garçon de Yorritz est guéri.
Et puis, un jour, le Fureteur repère un cargo suspect. Quatre marins, dont un capitaine et Pimaï, sont chargés de l'investir. Il s'avère qu'il transporte des armes en contrebande; et qu'il est entre les mains de trois bandits. Ceux-ci complotent de tuer les soldats du Fureteur pour s'échapper. Un premier matelot est trucidé. Pimaï est laissé à la garde de l'un des forcenés, tandis que les autres pirates se chargent d'éliminer les deux coéquipiers restants du Fureteur. Pimaï réussit à les avertir. Il est attaqué par son gardien, qui l'étrangle. Mais, sur le pont, les militaires ont pris le dessus; ils accourent pour sauver leur camarade.
Voici Pimaï au lit, à l'hôpital. Il est entouré de Marie-Luce - avec laquelle il va se marier -, de son père et d'un marin du Fureteur. On lui apprend que Yorritz est affecté sur un autre bâtiment et qu'une cérémonie d'adieu est prévue sur le Fureteur. Malgré l'interdiction de l'infirmier, Pimaï jure d'y assister.
La dernière scène est celle de la cérémonie. Le commandant prononce un discours devant ses subordonnés alignés au garde-à-vous. Il dit quelque chose comme Nous aimons tous notre pays. Pimaï arrive et se place en bout de file. Yorritz le choisit pour une accolade par laquelle, explique-t-il, il embrasse tous ses enfants. Cependant, toujours convalescent, Pimaï défaille. Maintenant assis à côté de Yorritz, celui-ci remarque que l'ex-révolté a effacé son tatouage Ni Dieu ni maître. Pimaï clame : S'il y avait plus d'hommes comme vous, il y aurait moins d'hommes comme moi.
Le commandant quitte le navire à bord d'un petit bateau qui s'en éloigne, ultimes images du film.





Analyse



S'il est révolté, Pimaï est aussi un impie. Son nom, anagramme d' impï a, l'exprime :
Pimaï ---> p i m a ï ---> i p m a ï ---> i m p a ï ---> i m p ï a ---> impï a.
Le ï évoquant, quant à lui, celui de païen.
L'impie (ou le païen, lorsqu'on utilise ce mot comme synonyme du premier) est celui qui méconnaît ou méprise ses devoirs envers les parents, la patrie ... ou Dieu. Selon le Littré, il est celui qui s'élève contre la Divinité. D'ailleurs, Yorritz, le commandant du Fureteur, ne taxe-t-il pas Pimaï d'orgueil ? Ici, le vocable est à prendre dans son sens religieux : vague défi au Seigneur.







Ni Dieu ni maître



Dès les premières minutes du film, notre jeune homme se comporte irrespectueusement envers son père. La piété filiale, il ne connaît pas.
Pas plus que n'est son fort la piété patriotique.
Surtout, il a fait tatouer sur sa poitrine Ni Dieu ni maître. Ce tatouage achève de l'apparenter à un véritable Antéchrist (1. D'autant qu'il constitue une sorte d'imitation parodique et blasphématoire des stigmates du Christ. C'est si vrai qu'à la fin, lorsque Pimaï s'amende, il efface cette marque; ce qui évoque la disparition des stigmates, renvoyant à la victoire sur le Mal. Une autre preuve que ce tatouage est un signe mauvais : à la fin, l'ayant vu, les trois pirates pensent pouvoir identifier Pimaï comme un des leurs.
En tant qu'impie, Pimaï est l'ancêtre de personnages que l'on trouve dans L'assassin habite au 21 (1942) ou Le corbeau (1943), de Henri-Georges Clouzot (1907/1977); ainsi que de Gernicot dans Le dernier des six (1941), de Georges Lacombe (1902/1990), dont Clouzot a signé l'adaptation, le scénario et les dialogues.
Dans le premier film, l'inspecteur Wens ne dit-il pas du meurtrier inconnu qu'il est damné (2 ?


Le dernier des six, film de Georges Lacombe, d'après un livre policier de Steeman


Quant au roman Six hommes morts, la lutte entre Wens et le mystérieux tueur y est un combat entre Dieu et Satan. Steeman écrit que le juge d'instruction savait Wens profondément croyant (chapitre 17, M. Wens émet une hypothèse). Effectivement, voici en quels termes Wens présente le coupable :" démon du mal (...) une âme perdue (...) songez à son infernale audace ! (...)" (chapitre 25, La parole est à M. Wens).
Or, le criminel de Six hommes morts et Pimaï portent tous deux un tatouage sur leur poitrine (3. On a signalé celui de Pimaï. Gernicot, lui, s'est fait tatouer un cryptogramme qui s'apparente à une formule démoniaque : CYI.II2^AS.0+II3-4 (chapitre 5, Verres fumés, barbe rousse). Cette équation, il se l'est fait inscrire après l'avoir vue sur les pectoraux d'un garçon qui, comme Pimaï, est matelot. Ce matelot et Gernicot se sont également fait tatouer : A Frida pour la vie. Cette phrase dessine une sorte de guirlande, exactement comme le Ni Dieu ni maître de Pimaï (4. A croire que le Clouzot du Révolté était déjà lui-même marqué (si l'on ose dire) par le polar de Steeman (5.


Le tentateur



Une âme damnée, voilà précisément ce qu'est Pimaï pour l'un des soldats du Fureteur. Ce militaire buvait, autrefois. Il a juré au commandant de ne plus toucher à l'alcool. Et il tient parole. Jusqu'à ce que Pimaï le pousse à s'enivrer avec de la gnaule. Cela amène un drame : soûl, le bonhomme envoie une torpille; laquelle atteint un canot de pêche. L'un des pêcheurs ne s'en remettra peut-être pas.

Jouer avec le feu, jusqu'à provoquer une tragédie; entraîner les autres dans ses folies; c'est ce à quoi s'égaie aussi, mais de façon plus radicale, le déséquilibré du Corbeau. Lui cause le suicide d'un malade à qui il apprend sa condamnation. Lui force sa propre épouse à rédiger des lettres anonymes.

Pimaï assume également le rôle de tentateur auprès de Marie-Luce.
Autant le nom Pimaï exprime l'impiété, autant le prénom Marie-Luce manifeste que la jeune femme incarne le Bien. Marie renvoie à la Vierge Marie. Il désigne la pureté. D'ailleurs, il est précisé que c'est une jeune fille; c'est-à-dire qu'elle est encore chaste, vierge. Quant à Luce, il se réfère au latin lux = lumière. En somme, Marie-Luce est un ange. Pour preuve : elle porte en médaillon une petite croix de Jésus. Pimaï veut séduire cet ange, le faire chuter. Il fait croire à la demoiselle qu'il éprouve de vrais sentiments pour elle; alors qu'il ne cherche qu'à s'amuser (coucher avec elle). Toutefois, son attitude dépasse le simple désir superficiel qu'un homme peut éprouver pour une femme. En s'en prenant à une sainte, il s'attaque à Dieu. La scène de la clé l'illustre parfaitement. Marie-Luce déclare qu'elle donnera la clé (et offrira son coeur) à celui qui saura la convaincre en décrivant ce que l'amour représente pour lui. Aucun des quatre candidats ne se montre bien persuasif ou lyrique. Survient Pimaï. Il répète des phrases qu'un autre matelot lui a dites précédemment, et dont Pimaï a ri; car, ces idées, il n'y croit pas et il les méprise. Cependant, le voici donc qui les redit à Marie-Luce, comme s'il en était sincèrement pénétré : " une femme avec qui on se marie; avoir des enfants; et Dieu par-dessus tout ça. C'est pas ça, l'amour ?" ! Il n'omet surtout pas de rajouter ce "Dieu par-dessus tout ça" parce qu'il a repéré la croix que porte Marie-Luce. Après avoir débité son discours, il lance un clin d'oeil aux autres garçons. Nous sommes bien ici, non pas en présence d'une banale entreprise de dragueur au bobard facile, mais d'une infernale tentative de séduction d'un ange, perpétrée par un véritable démon. La façon ironique dont notre tentateur lorgne la croix arborée par Marie-Luce, ne laisse aucun doute quant au caractère diabolique de cet attentat. Ce crime est d'autant plus satanique que la profession de foi prononcée par Pimaï, est celle qu'il a entendue dans la bouche de l'équipier que, plus tard, il poussera à boire de l'alcool, ce qui déclenchera une catastrophe.

Ces nuisances délibérées rappellent encore le personnage malsain du Corbeau; lequel va jusqu'à perturber une cérémonie religieuse en balançant des lettres anonymes en pleine église.


Une révolte contagieuse

Dans Le corbeau, de Clouzot, le mauvais exemple est contagieux


Le mauvais esprit (ou l'esprit mauvais) de Pimaï, tend à gagner ses collègues. Son exemple est contagieux. L'officier supérieur, Derive, le fait remarquer à Yorritz : tout l'équipage est menacé, jusqu'aux meilleurs. C'est une nouvelle ressemblance avec Le corbeau. Là, au début, une seule personne écrit et diffuse des lettres anonymes. Mais, bientôt, la folie gagne et maints citoyens se sentent comme autorisés à y aller de leur petit message anonyme et diffamatoire.


Les génies du Mal



Si Derive se fait alarmiste, Yorritz se veut rassurant. Il ne pense pas que Pimaï soit irrécupérable. En attendant, il est curieux que, pour dévaloriser la devise Ni Dieu ni maître tatouée sur la poitrine du révolté, il affecte de ne pas se placer sur le terrain du Bien et du Mal, mais sur celui de l'art. Ce qui conduira Pimaï à déclarer que, lors de son explication avec le commandant, il a été question d'esthétique (là où l'on aurait attendu un sermon sur l'éthique). En effet, Yorritz fait appeler un autre marin. Il désigne le tatouage que celui-ci porte au bras : le dessin d'une femme. Il lance quelque chose comme : "ça, c'est de l'art ! Admirez les détails. Alors que vous, Pimaï, votre tatouage est plein de bavures; ce n'est pas du travail. Ne le montrez jamais à vos camarades; ils se moqueraient de vous etc". Ce persiflage sur le plan esthétique annonce le discours que tient l'inspecteur Wens à la fin du film L'assassin habite au 21. Les tueurs le séquestrent sur un terrain vague; ils vont l'exécuter. Alors, il affecte de célébrer leurs mérites. Il s'extasie devant l'idée qu'ils ont eue de s'associer; et devant la ruse qui consiste à se répartir les meurtres. Il les qualifie d'artistes ou d'esthètes du crime; à l'en croire, ce seraient littéralement des génies. Bref, autant le commandant du Fureteur se veut méprisant envers le mauvais goût dont Pimaï ferait preuve, autant Wens se veut admiratif devant les maîtres que seraient ses adversaires.


Les pactes diaboliques

Dans l'assassin habite au 21, de Clouzot, les criminels ont fait croire à l'existence d'un meurtrier unique


A Pimaï qui multiplie les : "je ... vous ... je", Yorritz rétorque aussi à peu près la chose suivante : " Ici, il n'y a ni je ni vous. Il n'y a que nous". C'est mettre l'accent sur l'individualisme de Pimaï. Son engagement dans la marine aurait dû être l'engagement de la servir loyalement. Mais, pour lui, c'est surtout une convention avec sa propre personne, un défi par lequel il se fait fort de semer le trouble, et, plus profondément, de causer du mal. En un mot, c'est un pacte diabolique. Ce qui assimile cette convention à l'association criminelle de L'assassin habite au 21; association dont les buts et les moyens sont proprement démoniaques.
Toutefois, les deux oeuvres présentent des évolutions exactement inverses. Les complices de L'assassin habite au 21 sont d'abord assez en phase pour que leur manoeuvre fonctionne. Mais, à la fin, c'est précisément parce qu'ils se désolidarisent qu'ils se font arrêter : Wens leur demande à qui doit être attribuée l'idée d'occulter le groupe en signant les forfaits d'un pseudonyme unique, monsieur Durand. C'est tenter de disloquer le trio au profit des individualités. Et cela marche : chacun de ces messieurs, voulant tirer la couverture à lui, y va de son je ... c'est moi ... je .... Le je a eu raison du nous. Pimaï, lui, au commencement, ne connaît que le je. Insensiblement, il apprendra le nous et s'intègrera à l'équipage. Le nous aura raison du je.


Des êtres à métamorphoses



Car, petit à petit, le bon côté de Pimaï prend l'ascendant sur le mauvais, jusqu'à le chasser complètement.
Le changement, en bien ou en mal, est fréquent chez Clouzot. Par exemple, au début du Corbeau, le médecin est un homme qui a déjà changé. Jadis, c'était un grand neurologue, connu. A la suite d'un drame, il s'est fait simple généraliste dans une petite ville. Il a même pris un nouveau nom. Les événements qui secouent la cité - lettres anonymes, suicide etc - vont maintenant bousculer toutes ses certitudes; c'est-à-dire provoquer une nouvelle évolution.
Quant à Pimaï, sa transformation définitive s'opère lorsque le Fureteur arraisonne un navire où se trouvent trois durs à cuire. Ces derniers poussent Pimaï à trahir ses collègues. Pimaï est donc confronté à un choix : opter pour le Fureteur (le Bien), ou pour les gangsters (le Mal). Il préfère la première solution.






Le tricéphale



Au demeurant, les trois bandits ne peuvent pas ne pas faire penser aux trois larrons de L'assassin habite au 21. D'autant que, comme eux, ils utilisent trois genres différents d'instruments de mort :

l'un étrangle Pimaï de ses mains / Colin garrotte avec un lacet

il semble que l'autre pirate étripe le matelot du Fureteur avec un couteau / Linz se sert d'une canne-épée et le professeur Lalah-Poor d'un grand coutelas

les hors-la-loi ont également recours au pistolet / Lalah-Poor ne dédaigne pas les armes à feu.

La manière même dont nos caïds placent Pimaï sous surveillance, préfigure celle dont, à la fin de L'assassin habite au 21, les trois acolytes séquestrent Wens sur un terrain vague.

Enfin, la façon dont Pimaï trompe la vigilance de son gardien, annonce celle dont Wens tente d'échapper à ses adversaires. Tous deux obtiennent une aide extérieure. Pimaï fait mine de chanter innocemment avec son geôlier; mais, parallèlement, il prévient ses coéquipiers via un cornet acoustique. Wens jacte tout en cherchant une issue pour fuir; puis, il fait parler ses ennemis en espérant que les secours auront le temps d'arriver : car, afin que la police sache où on l'a emmené, il a semé des cartes sur le chemin qui va de la pension au terrain vague.


Effacer la tache

L'assassin habite au 21 : comme dans Le révolté ou Le corbeau, il s'agit d'effacer la tache


Finalement, Pimaï et son gardien de couleur se bagarrent. Les torses nus des deux hommes accentuent encore le contraste entre blanc et noir : c'est bien une lutte entre le Bien et le Mal, entre Dieu et Satan. D'ailleurs, de leur copain noir, les autres voyous n'ont-ils pas dit une chose typiquement "clouzienne" : Il tue comme il chante ? On songe à ce que déclare Colin à la fin de L'assassin habite au 21 : un lacet qui peut devenir un redoutable noeud coulant. De fait, lorsque l'individu fredonne son air de jazz, il paraît tout à fait sympathique; ce qui ne l'empêche pas de se jeter sur Pimaï pour l'étouffer.

Apparemment, c'est lors de cette bagarre que le tatouage de Pimaï commence à s'estomper. Signe que le garçon n'est plus un impie. Il ne lui restera plus, en conclusion, qu'à effacer lui-même ce Ni Dieu ni maître dont il était si fier naguère.
Cet effacement rappelle le médecin du Corbeau : tout au début, il se lave les mains pour se purger d'un crime qui les a souillées : lors d'un accouchement, ne pouvant sauver et la mère et l'enfant, il a dû choisir. Autrement dit, il a été obligé de sacrifier un être humain. Cela fait encore écho à la jeune femme qui, à la fin du film, a les doigts tachés d'encre (comme Pimaï la poitrine marquée de l'encre du tatouage) : taches qui permettent au médecin de comprendre qu'elle vient de rédiger une lettre anonyme. Tout comme, dans L'assassin habite au 21, Wens conclut à la culpabilité d'un bonhomme à cause de ses pieds sales. Dans tous ces cas, la noirceur d'âme est censée se révéler par une noirceur matérielle (traces d'encre, tatouage, pieds malpropres). Noirceur matérielle dont il s'agirait de se débarrasser pour manifester - ou feindre - la rédemption.


La fin de Satan ?



Au bout du compte, Pimaï s'est pris à son propre jeu. Il s'était engagé pour créer le désordre et propager le Mal. Mais il finit par rentrer dans le rang. Son bon côté l'emporte sur le mauvais (6. Il a rencontré l'amour et a décidé de se marier. Il s'est rabiboché avec son père. Et, tout l'implique, avec la religion : on voit difficilement Marie-Luce acceptant une simple cérémonie civile. En un mot comme en cent, Pimaï a été sauvé - ou récupéré - et le Bien triomphe. Le révolté présente ainsi une affinité avec Les visiteurs du soir (1942), de Marcel Carné (1909/1996). Là, deux envoyés du diable doivent séduire de purs amoureux. Le hic est que l'un d'eux tombera lui-même amoureux de celle qui devait être sa victime; transgressant les ordres de son patron, Satan. Par contre, la réformation de Pimaï ne sera confirmée ni par L'assassin habite au 21 ni par Le corbeau. Dans la première oeuvre, les démoniaques associés seront, certes, vaincus; mais rien n'indique qu'ils regrettent ou renient quoi que ce soit. De même dans la seconde oeuvre, où il faudra tuer l'hydre pour espérer qu'elle ne renaisse pas. C'est dire que, lorsque Clouzot mettra lui-même en scène ses scénarios, ses agents du Mal seront autrement plus terrifiants que Pimaï.




Hédy Sellami, eclairages.com.fr

éclairages mode d'emploi | édito | agenda | décors | flash-back | générique | gros plan | liens | Glossaire

Plus de 1 400 liens cinéma !

Plus de 1 400 liens cinéma !


Eclairages est, à notre connaissance, le seul support à répertorier un aussi grand nombre de sites consacrés au septième art, qui plus est classés par thèmes, continents, pays, ordre alphabétique.













La banque Nemo, un film d'une brûlante actualité



Réalisé vers 1934, l'opus de Marguerite Viel retrace l'ascension sociale d'un arriviste qui ne recule devant aucune manoeuvre pour parvenir au sommet.

Ce n'est peut-être pas un chef-d'oeuvre, mais il est au moins une scène qu'il faut voir, aujourd'hui en 2013, tant elle paraît d'actualité : le conseil des ministres (notre extrait). A l'époque, cette scène, qui montre ces messieurs sous leur jour véritable, aurait d'ailleurs été censurée, coupée.

Certains prétendront que nous sommes dans la caricature : au contraire, il nous paraît que nous sommes encore au-dessous de la réalité, de notre réalité.

Toute ressemblance avec des personnages et des faits existant aujourd'hui constitue, sans doute, une coïncidence ...

Il n'empêche que l'on croirait entendre parler d'affaires actuelles, récentes, quand, par exemple, le président du Conseil rappelle au ministre des colonies qu'il a concédé des terrains à l'affairiste alors que ses subordonnés le lui avaient déconseillé; ou lorsque la question est posée de savoir comment le banquier véreux peut être en possession de documents qui auraient dû rester entre les mains du même ministre ...

Frappants échos encore avec la situation actuelle quand on rappelle au président du Conseil qu'il a plaidé pour le banquier il y a six mois ...

Aura-t-on la cruauté de remarquer aussi combien est ressemblant ce personnage d'imbécile qui tient à son poste parce qu'il est ministre pour la première fois, et depuis si peu de temps, alors qu'il était député depuis quinze ans ...

Oui, tout cela ressemble horriblement à ce qu'aujourd'hui, nous vivons en pire ...







Alfred sur les traces d'Agatha ?

Alfred sur les traces d'Agatha ?

Eclairages vous présente une nouvelle étude sur Hitchcock. Intéressons-nous plus particulièrement à ses rapports avec une Anglaise célèbre ... "la reine du crime" ... Agatha Christie. Nous allons voir que plusieurs films du cinéaste présentent d'étranges ressemblances avec certains livres de sa compatriote.





Quand Kurosawa fait appel à Ravel







Le récit de la femme violentée dans 羅生門 (Rashomon) est accompagné d'une partition inspirée du célèbre Boléro.

Démonstration en images et en musique avec l'extrait du film et le final de l'opus ravélien.













Quand un critique parle d'un film qu'il n'a pas vu

Quand un critique parle d'un film qu'il n'a pas vu


Un journaliste qui, dans un "grand" support de presse, prétend analyser l'oeuvre d'Ozu, alors qu'un élément prouve, de façon incontestable, qu'il n'a pas vu le film dont il parle ? Eh oui ! Malheureusement, c'est possible ! Démonstration, avec preuve à l'appui.


Afin que personne ne crie à la citation tronquée et pour que le lecteur puisse juger sur pièce, nous reproduisons intégralement, en annexe, un article daté du 21/7/2005 et inséré dans la rubrique Culture et spectacles du Figaro, sous le titre Ozu, la compassion contre le moralisme.

L'auteur, un certain Bertrand Dicale, écrit avec emphase : "Et, si les personnages tranchent parfois avec sévérité, ou avec la satisfaction des évidences, ou avec les apparences de la raison, le cinéaste semble toujours dubitatif. Que l'héroïne d'Une femme de Tokyo (1932, muet) se prostitue pour payer les études de son fiancé, que le jeune professeur d'Il était un père (1942) accomplisse avec docilité le désir posthume de son père, que le héros adultère de Printemps précoce (1956) retourne aux voies sages du mariage, Ozu conserve une distance, un doute, une compassion qui détourne de toute intention fabuliste. Il n'y a pas de morale à ses films, mais toujours une connaissance et un amour de l'homme également infinis".






Un journaliste au-dessus de tout soupçon


A lire ce paragraphe, les âmes candides ne peuvent douter que notre éminent spécialiste ait vu les oeuvres d'Ozu, singulièrement celles qu'il cite. Le contraire serait totalement incompatible avec son article.

Et puis, tout de même, ce monsieur est titulaire de la carte de presse !
Il a également publié au moins un livre; pas sur le cinéma, certes, mais sur madame Juliette Gréco. Car il serait l'un des meilleurs connaisseurs de la chanson française, si l'on se fie à sa réputation officielle. C'est donc, en principe, un esprit brillant, qui peut s'appliquer à différents domaines. Pensez ! Spécialiste et d'Ozu et de Juliette Gréco et de la chanson variété.
Avec cela, critique exigeant, selon ce que clame le site internet de la SACEM (société des auteurs, compositeurs et éditeurs de musique).
Enfin, pour ne rien gâcher, il serait rédacteur en chef adjoint des pages spectacles du Figaro, l'un des plus grands journaux dont puisse s'enorgueillir l'inattaquable grande presse française, dont l'unique souci est de suer sang et eau pour remplir son sacro-saint devoir d'information, en toute indépendance et en toute honnêteté.


Comment un tel homme, investi d'une telle mission, pourrait-il n'être qu'un charlatan, un bonimenteur de foire entortillant le badaud à coups de grandes phrases pompeuses, un tartufe qui, la main sur le coeur, prend allègrement pour des imbéciles les innocents qui ont l'honneur de lui prêter l'oreille ?





Quand un critique parle d'un film qu'il n'a pas vu

L'impossible imposture


Bien sûr qu'il connaît les films d'Ozu, et tous ! La preuve : il accumule les adverbes de temps tels que : toujours, parfois. N'écrit-il pas : "Le cinéaste semble toujours dubitatif" ? Et ne mentionne-t-il pas alors trois oeuvres qui corroborent ce "toujours" ? C'est donc qu'il les a vues, ces trois oeuvres ! Et que les trois confirment le "toujours". La formulation même : "Que l'héroïne ... que le jeune professeur ... que le héros adultère ..., Ozu conserve une distance" etc, cette formulation implique nécessairement que pas un de ces films n'infirme la règle; règle que notre subtil exégète ne peut avoir dégagée qu'après avoir visionné les films eux-mêmes, et particulièrement ces trois-là, puisqu'il les a retenus comme emblématiques.

"Il n'y a pas de morale à ses films, mais toujours une connaissance" etc : encore une fois, comment pourrait-il conclure cela, comment oserait-il user de ce "toujours", à partir des trois opus qu'il a choisi de citer, s'il ne les connaissait pas ? De telles phrases impliquent nécessairement que monsieur Dicale soit familiarisé avec les oeuvres qu'il évoque. S'il ne l'était pas, non seulement ces phrases n'auraient aucune valeur; mais elles relèveraient de l'imposture pure et simple.





La preuve du délit


Malheureusement pour monsieur Bertrand Dicale, l'héroïne d'Une femme de Tokyo ne se prostitue pas pour payer les études de son fiancé; elle finance les études de son frère. Et aucune des personnes qui ont vu cette bande, ne peut s'y méprendre : car, que les deux personnages soient frère et soeur, est répété maintes fois au cours du film; et toute l'histoire met clairement en scène cette parenté; laquelle, à aucun moment, ne peut être confondue avec une relation fiancée/fiancé. Donc, qui a vu le film, sait obligatoirement que le garçon est le frère; cela ne peut pas échapper au spectateur, qui ne peut pas non plus l'oublier.

Par contre, l'énorme erreur de monsieur Dicale s'élucide si l'on songe qu'elle figure dans les documents promotionnels qui accompagnent la sortie de l'oeuvre. Ainsi, par exemple, à l'entrée du Champo - salle qui programme Ozu - une feuille mise à disposition du public, annonce ceci : "Une jeune femme se prostitue pour payer les études de son fiancé". C'est presque exactement la phrase que l'on peut lire dans l'article de monsieur Dicale, où jeune femme est juste remplacé par héroïne ... Ce que c'est qu'un critique exigeant ...

Pas de veine, tout de même, ce monsieur Dicale. Il a trouvé le moyen d'étayer sa démonstration précisément avec le film qu'il ne fallait pas * ! On serait tenté d'accuser la maladresse, s'il ne fallait plutôt invoquer la malchance : car, pour être maladroit, il eût fallu que monsieur Dicale sût que les prospectus se trompaient dans leur résumé d' Une femme de Tokyo; et, pour le savoir, il eût fallu voir le film.

Au surplus, il n'est même pas certain que l'héroïne se prostitue, comme l'affirment les documents promotionnels et, à leur suite, monsieur Dicale. Certes, la demoiselle travaille dans un bar; certes, à un moment, elle monte dans une voiture avec un client du bar; mais, cela signifie-t-il vraiment qu'elle vende son corps ? On pourrait d'autant plus en douter que, selon les intertitres français, elle reproche à son frère de prendre trop au tragique le métier qu'elle exerce. Pourrait-elle considérer qu'un frère prenne trop au tragique la prostitution de sa soeur ? C'est peu vraisemblable. Le reproche qu'elle adresse à son frère, s'expliquerait mieux si elle n'était que vaguement hôtesse sans aller jusqu'à la prostitution.
Mais, ce sont là questions de détail que seul peut se poser un maniaque comme nous, qui poussons l'obsession jusqu'à aller voir les films avant d'en parler, et jusqu'à tenter de les comprendre. Un grand critique de la grande presse ne descend pas à de telles futilités : quand on a la science infuse, on connaît à fond son cinéaste, avec une certitude infaillible et comme innée qui dispense d'en fréquenter les oeuvres ...


* PS ajouté le 2/9/2008 : inutile de le préciser : rien ne prouve que monsieur Dicale connaisse davantage les autres films d'Ozu dont il parle.

Notre édito a été mis en ligne en 2005 à l'occasion d'un cycle Ozu au cinéma Le Champo, à Paris. Nous ignorons si le grand critique nommé Dicale est toujours au Figaro.







L'article de monsieur Dicale dans Le Figaro


Ozu, la compassion contre le moralisme
Bertrand Dicale
21 juillet 2005

Le Japon ? Il n'y a pas que ça dans les films d'Ozu. Avec ses intérieurs de bambou et de papier huilé, ses repas aux rites discrets mais inflexibles, ses gestes si facilement énigmatiques, on pourrait les regarder comme des documents bruts, comme une plongée objective dans une réalité sociale et culturelle. D'ailleurs, les personnages ne semblent parfois animés que par un surmoi impérieux, par des conventions et des sacrifices qui font s'effacer tout ce que nous appelons, dans notre Europe, le coeur et même l'âme.

Mais il y a autre chose que le Japon, sa morale et ses normes, même dans Il était un père, film des années 40 inédit en France et présenté pour la première fois cet été, autre chose encore dans chacun des 14 longs-métrages classiques de la rétrospective présentée à partir d'aujourd'hui. Cet autre chose, c'est l'intimité, la familiarité de Yasujiro Ozu avec le drame. Sa génération de Japonais a connu des cataclysmes historiques (sa carrière sera interrompue par plusieurs années à l'armée, jusqu'en 1941, alors que son pays plonge dans une guerre suicidaire), mais ils apparaissent à peine dans ses films.

Ce qui l'intéresse, ce sont les plus intimes, les plus douces, les mieux intentionnées des injustices – celles de la famille, celles de la vertu. Il n'est qu'à observer le regard tendre mais un peu sec de son acteur fétiche, Chishu Ryu, lorsque, dans Il était un père, il refuse avec la plus vive énergie que son fils quitte son poste de professeur dans une petite ville de province pour venir vivre avec lui à Tokyo. Veuf, il est séparé de son fils unique depuis les années de collège de celui-ci, mais peu importe : chacun doit accomplir son devoir, à sa place et dans sa position, malgré l'amour, malgré le manque, malgré l'élan toujours sensible de la liberté. Il est écrit que ce père et ce fils doivent vivre loin de l'autre, avec seulement des souvenirs et des attentions lointaines, et il n'est pas question qu'ils échappent, l'un comme l'autre, à ce devoir-là.

Ce regard de Chishu Ryu dans cette scène d'Il était un père, droit mais sans colère, on le retrouve dans les remontrances finalement indulgentes du vieux père à ses très jeunes enfants dans Bonjour (1959), dans les réflexions du conservateur un peu perdu devant la jeunesse dans Eté précoce (1951)... Une colère éternellement d'un autre temps, mélange d'étonnement et de rigueur, de bienveillance et de moralisme. Les exégètes voient en Chishu Ryu plus qu'un porte-parole d'Ozu dans ses films : il est une manière de porte-âme, un double sans masque. Et c'est lui qui, à l'écran, apparaît à la fois comme un gardien de l'ordre et un coeur doux, comme un pater familias roide dans ses certitudes et un homme toujours un peu perdu devant la vie. Alcoolique infiniment digne dans Le Goût du saké (1962), homme mûr perdu dans les liens emmêlés de sa vie dans Crépuscule à Tokyo (1957), Chishu Ryu ressemble à Yasujiro Ozu, le fils jamais marié qui sera anéanti par la mort de sa mère.

La rétrospective présentée à partir d'aujourd'hui traverse l'oeuvre d'Ozu à travers le prisme des conflits intérieurs, des cas de conscience, des hésitations morales. Et, si les personnages tranchent parfois avec sévérité, ou avec la satisfaction des évidences, ou avec les apparences de la raison, le cinéaste semble toujours dubitatif. Que l'héroïne d'Une femme de Tokyo (1932, muet) se prostitue pour payer les études de son fiancé, que le jeune professeur d'Il était un père (1942) accomplisse avec docilité le désir posthume de son père, que le héros adultère de Printemps précoce (1956) retourne aux voies sages du mariage, Ozu conserve une distance, un doute, une compassion qui détourne de toute intention fabuliste. Il n'y a pas de morale à ses films, mais toujours une connaissance et un amour de l'homme également infinis. Beaucoup plus loin que le Japon, il montre l'humain.




21 de nos 310 extraits de films

Répertoire des films noirs américains



Eclairages met en ligne un répertoire des films noirs américains, classés par compagnie cinématographique et par ordre alphabétique.

Pour chaque film, le générique, le résumé, des photogrammes et un ou plusieurs extraits.

Le répertoire sera progressivement enrichi.









Paramount


RKO


Twentieth Century Fox


Universal