Extraits à venir sur Eclairages
Parmi les films dont nous mettrons des séquences en ligne prochainement :
L'éternel retour, de Cocteau et Delannoy
Les mondes futurs, sur un scénario de HG Wells
Coeurs en lutte, de Fritz Lang
Le village du péché, d'Iwan Prawow et Olga Preobrashenskaja
Othello, d'Orson Welles
Le chevalier à la rose, de Robert Wiene
The dragon painter, avec Sessue Hayakawa
Des Nouveaux Messieurs à La règle du jeu
Eclairages vous propose une sélection de séances, avec aussi Le golem; Docteur Jekyll et mister Hyde; Crainquebille; Metropolis; et Trois mésaventures d'Harold Lloyd en ciné-concerts; un cycle Marlene Dietrich; Ma soeur, mon amour; ou encore, un festival de films noirs.
Cliquez ICI
Eclairages, bibliothèque en ligne
Eclairages possède certainement l'une des collections les plus intéressantes pour ce qui concerne le cinéma (1). Certains de nos documents ont près d'un siècle (2). Le plus souvent en bon état, ils peuvent parfois, cependant, être relativement usés. Il est d'autant plus urgent de les préserver, tout du moins d'en garder une trace. Aussi avons-nous décidé de les numériser intégralement. Ils seront publiés progressivement (3).
(1) ce thème n'étant qu'une partie infime de notre caverne d'Ali Baba, laquelle comprend aussi toutes sortes de revues et livres anciens ne portant pas sur le septième art, de même que des tableaux, dessins et gravures.
(2) Au jour où nous écrivons, le plus vieux date de 1912. Nous possédons également des films sur leurs supports d'origine et étudions la possibilité de les mettre en ligne.
(3) Nous n'accepterons pas que l'on nous vole notre travail : toute personne a le droit de citer les articles publiés sur Eclairages, avec le nom de son créateur. Par contre, les gens qui copieront nos études ou reproduiront nos documents seront traînés en correctionnelle.
Faut-il "accompagner" les films muets en musique ?
|
Les 1 000 mémoires du docteur Edwardes
Mains blessées. Artistes qui jouent du piano ... ou qui étranglent. Fantômes sans visages. Portraits maudits. Amnésiques, psychopathes, incendiaires. Janus qui ne savent pas qui ils sont. Femme à pile ou face. Flamme sacrée. Anna, Rebecca, Madeleine, Alicia, Constance, Roger, Norman, Barring, Orlac, Larry. Et, soudain, l'été dernier, Charles Foster Kane.
Résumés de trois des films cités dans cette étude :
A woman's face : L'action se situe en Suède. Au début, nous nous trouvons dans la salle d'audience d'un tribunal, à Stockholm. Une dénommée Anna Holm est jugée pour meurtre. Les témoins sont appelés à la barre. Chacun va devoir raconter ce qu'il sait. C'est ainsi que se reconstitue l'histoire, en flash-back.
Anna Holm, défigurée suite à un incendie, faisait partie d'une bande de maîtres chanteurs. Un jour, ils exigent d'une femme mariée 10 000 couronnes en échange de lettres échangées avec son ou ses amant(s). Anna se rend chez l'infidèle pour la transaction. Le mari, le docteur Segert, survient alors qu'on ne l'attendait pas. Anna se cache dans son cabinet médical. Elle se blesse et il l'entend. Voyant son visage, il lui propose de l'opérer. Le succès n'est pas garanti, mais, en cas de réussite, elle retrouvera une apparence normale. L'opération est un succès. Anna se sent revivre. Malheureusement, elle est sous la coupe d'un individu qu'elle croit aimer, Barring (il était le seul à ne pas la mépriser lorsqu'elle était encore défigurée). Il lui demande de s'introduire dans sa famille comme gouvernante de son neveu de quatre ans, Lars-Erik. Elle doit trouver un moyen pour le liquider (un faux accident, par exemple) afin que Barring se retrouve seul héritier de la fortune familiale. Anna accepte, à contre-coeur. Elle adopte un nouveau nom : Ingrid Paulson. Cependant, elle s'attache à l'enfant; le temps passe sans qu'elle ait rien tenté pour le supprimer. Barring la rejoint dans la demeure familiale afin de faire pression sur elle. Elle se retrouve également en présence de Segert, un ami des Barring. Segert devine que quelque chose de louche se trame. Il subodore même vaguement que la vie de l'enfant est en danger. Un jour, Anna emmène Lars-Erik en montagne; tous deux montent en téléphérique. Anna est écartelée entre la tentation d'éliminer le petit et la volonté de l'épargner. Elle finit par pousser le loquet qui ouvre la barrière de sécurité; toutefois, au bout du compte, elle le referme : elle a triomphé de ses mauvais démons. Toute la scène a été aperçue par Segert. Il somme Anna de choisir entre le Bien et le Mal. Un soir, Barring décide de s'occuper lui-même de Lars-Erik. Il saisit l'occasion d'une promenade en traîneaux pour prendre le gamin avec lui : il s'agit d'aller très vite et de provoquer un accident dans lequel Lars-Erik périsse. Anna comprend : elle et Segert, en traîneau, se lancent à la poursuite de Barring. Ce dernier les fouette lorsqu'ils arrivent à sa hauteur. Anna sort un pistolet et le tue. Segert monte dans le traîneau où se trouve encore l'enfant afin de stopper les chevaux.
Nous revoici dans la salle d'audience. La question qui se pose aux juges est de savoir si Anna a sauvé Lars-Erik spontanément ou parce qu'elle se savait devinée par Segert. Anna affirme pouvoir prouver son innocence au moyen d'une lettre qu'elle avait glissée dans un cadeau offert au grand-père de Lars-Erik. Or, cette lettre a disparu. Une vieille gouvernante des Barring, qui n'aimait pas Anna, reconnaît qu'elle avait trouvé la missive et l'avait subtilisée, sans savoir ce qu'elle contenait. Elle la remet au juge qui la lit : Anna y annonçait au grand-père son intention de se suicider et lui avouait tout. L'audience est suspendue. Pendant la suspension, Anna et Segert, qui, lors de son témoignage, avait déclaré aimer la jeune femme, décident de se marier. L'audience doit reprendre, et l'acquittement ne semble pas devoir faire de doute.
Two-faced woman : A peine arrivé dans une station de ski, un directeur de journal remarque une monitrice de ski, Karen. Il demande qu'elle lui donne des leçons particulières. Elle paraît distante, froide. Ce qui n'empêche pas que, le soir même, ils sont déjà mariés. Cependant, notre homme est rejoint par un collaborateur et une collaboratrice. Ces derniers le pressent de retourner à New-York pour s'occuper du journal. Vite convaincu, il se montre dès lors peu empressé auprès de son épouse, paraissant plus préoccupé par son canard. La monitrice de ski pensait qu'ils vivraient à la montagne, car il lui avait affirmé qu'il en avait assez de son existence à la ville. Mais monsieur change de discours : il entend bien que lui et sa femme s'installent à New-York. Au bout du compte, il part en ville et elle demeure à la montagne. Le temps passe; il lui envoie télégramme sur télégramme pour lui répéter qu'il va la rejoindre mais que, pour le moment, il ne peut pas; il y a toujours une raison pour l'en empêcher. Alors, elle décide de se rendre à New-York, mais sans qu'il le sache. Là, à la suite d'un malentendu, elle est amenée à se faire passer pour une soi-disant soeur jumelle, Katherine. Elle se met dans la peau de cette Katherine, qui est tout son contraire : alors qu'elle ne fume pas, ne boit pas, ne court pas les hommes, Katherine sort, boit, fume, danse, affole ces messieurs. Son mari, à qui elle fait donc croire qu'elle est Katherine, comprend immédiatement le subterfuge. Toutefois, il joue le jeu : il fait comme s'il était dupe. Il va jusqu'à demander à "Katherine" de l'épouser (alors qu'il est déjà marié à la soi-disant soeur, Karen). Finalement, il annonce qu'il va retrouver sa femme à la montagne, et demande à "Katherine" de l'accompagner. "Katherine" a juste le temps de le devancer pour arriver la première à la station de ski et se remettre dans la peau de la monitrice, Karen. Au bout du compte, elle avoue à son époux que "Katherine", c'est elle. Monsieur fait d'abord mine de ne pas la croire. A la fin du film, rien n'est résolu : on ignore où ils vivront, quelle vie ils mèneront, si l'épouse continuera d'être tantôt la sage Karen, tantôt la brûlante Katherine, si le mari lui-même ne s'inventera pas un frère jumeau (le film se conclut par une boutade lancée par l'époux : à sa femme qui l'appelle, il répond, certes en blaguant, quelque chose comme : I'm not Larry, I'm his twin brother (Je ne suis pas Larry, je suis son frère jumeau).
Spellbound : à l'institution psychiatrique Green Manor, on attend le nouveau directeur, le docteur Edwardes. Un homme se présente. Il ne tarde pas à manifester un comportement étrange. Une psychanalyste, Constance Petersen, découvre que c'est un imposteur : un amnésique qui était traité par le véritable Edwardes ... et qui affirme l'avoir tué.
Notre étude est accessible contre 20 euros pour le deuxième chapitre, puis encore 15 euros pour l'ensemble des chapitres suivants. Cliquez ICI
Hédy Sellami, eclairages.eu
éclairages mode d'emploi
|
édito
|
agenda
|
décors
|
flash-back
|
générique
|
gros plan
|
liens
|
Glossaire
|
Plus de 1 400 liens cinéma !
Eclairages est, à notre connaissance, le seul support à répertorier un aussi grand nombre de sites consacrés au septième art, qui plus est classés par thèmes, continents, pays, ordre alphabétique.
Paysages du cinéma nippon à Paris
Pour son quinzième anniversaire, la Maison de la culture du Japon propose pas moins de 150 films à découvrir ou à revoir, du 2 mai au 22 décembre 2012. Une innovation : un passe accès illimité.
Parmi les réalisateurs au programme, Mizoguchi, Shimazu, Naruse, Ozu, Shindo, Toyoda, Gosho, Shimizu, ou encore Inagaki.
Hitchcock à Toulouse
En principe, vers juin 2012, la cinémathèque de la Ville Rose devrait rendre hommage au cinéaste qui nous a laissé notamment Psycho (notre extrait), Vertigo, L'ombre d'un doute, Rebecca, Les oiseaux, Le crime était presque parfait, La maison du docteur Edwardes, Une femme disparaît, Soupçons, Les 39 Marches, Fenêtre sur cour, Jeune et innocent, Les enchaînés et tant d'autres beaux films encore.
Quand un critique parle d'un film qu'il n'a pas vu
Un journaliste qui, dans un "grand" support de presse, prétend analyser l'oeuvre d'Ozu, alors qu'un élément prouve, de façon incontestable, qu'il n'a pas vu le film dont il parle ? Eh oui ! Malheureusement, c'est possible ! Démonstration, avec preuve à l'appui.
Afin que personne ne crie à la citation tronquée et pour que le lecteur puisse juger sur pièce, nous reproduisons intégralement, en annexe, un article daté du 21/7/2005 et inséré dans la rubrique Culture et spectacles du Figaro, sous le titre Ozu, la compassion contre le moralisme.
L'auteur, un certain Bertrand Dicale, écrit avec emphase : "Et, si les personnages tranchent parfois avec sévérité, ou avec la satisfaction des évidences, ou avec les apparences de la raison, le cinéaste semble toujours dubitatif. Que l'héroïne d'Une femme de Tokyo (1932, muet) se prostitue pour payer les études de son fiancé, que le jeune professeur d'Il était un père (1942) accomplisse avec docilité le désir posthume de son père, que le héros adultère de Printemps précoce (1956) retourne aux voies sages du mariage, Ozu conserve une distance, un doute, une compassion qui détourne de toute intention fabuliste. Il n'y a pas de morale à ses films, mais toujours une connaissance et un amour de l'homme également infinis".
Un journaliste au-dessus de tout soupçon
A lire ce paragraphe, les âmes candides ne peuvent douter que notre éminent spécialiste ait vu les oeuvres d'Ozu, singulièrement celles qu'il cite. Le contraire serait totalement incompatible avec son article.
Et puis, tout de même, ce monsieur est titulaire de la carte de presse !
Il a également publié au moins un livre; pas sur le cinéma, certes, mais sur madame Juliette Gréco. Car il serait l'un des meilleurs connaisseurs de la chanson française, si l'on se fie à sa réputation officielle. C'est donc, en principe, un esprit brillant, qui peut s'appliquer à différents domaines. Pensez ! Spécialiste et d'Ozu et de Juliette Gréco et de la chanson variété.
Avec cela, critique exigeant, selon ce que clame le site internet de la SACEM (société des auteurs, compositeurs et éditeurs de musique).
Enfin, pour ne rien gâcher, il serait rédacteur en chef adjoint des pages spectacles du Figaro, l'un des plus grands journaux dont puisse s'enorgueillir l'inattaquable grande presse française, dont l'unique souci est de suer sang et eau pour remplir son sacro-saint devoir d'information, en toute indépendance et en toute honnêteté.
Comment un tel homme, investi d'une telle mission, pourrait-il n'être qu'un charlatan, un bonimenteur de foire entortillant le badaud à coups de grandes phrases pompeuses, un tartufe qui, la main sur le coeur, prend allègrement pour des imbéciles les innocents qui ont l'honneur de lui prêter l'oreille ?
L'impossible imposture
Bien sûr qu'il connaît les films d'Ozu, et tous ! La preuve : il accumule les adverbes de temps tels que toujours, parfois. N'écrit-il pas : Le cinéaste semble toujours dubitatif ? Et ne mentionne-t-il pas alors trois oeuvres qui corroborent ce toujours ? C'est donc qu'il les a vues, ces trois oeuvres ! Et que les trois confirment le toujours. La formulation même : Que l'héroïne ... que le jeune professeur ... que le héros adultère ..., Ozu conserve une distance etc, cette formulation implique nécessairement que pas un de ces films n'infirme la règle; règle que notre subtil exégète ne peut avoir dégagée qu'après avoir visionné les films eux-mêmes, et particulièrement ces trois-là, puisqu'il les a retenus comme emblématiques.
Il n'y a pas de morale à ses films, mais toujours une connaissance etc : encore une fois, comment pourrait-il conclure cela, comment oserait-il user de ce toujours, à partir des trois opus qu'il a choisi de citer, s'il ne les connaissait pas ? De telles phrases impliquent nécessairement que monsieur Dicale soit familiarisé avec les oeuvres qu'il évoque. S'il ne l'était pas, non seulement ces phrases n'auraient aucune valeur; mais elles relèveraient de l'imposture pure et simple.
La preuve du délit
Malheureusement pour monsieur Bertrand Dicale, l'héroïne d'Une femme de Tokyo ne se prostitue pas pour payer les études de son fiancé; elle finance les études de son frère. Et aucune des personnes qui ont vu cette bande, ne peut s'y méprendre : car, que les deux personnages soient frère et soeur, est répété maintes fois au cours du film; et toute l'histoire met clairement en scène cette parenté; laquelle, à aucun moment, ne peut être confondue avec une relation fiancée/fiancé. Donc, qui a vu le film, sait obligatoirement que le garçon est le frère; cela ne peut pas échapper au spectateur, qui ne peut pas non plus l'oublier.
Par contre, l'énorme erreur de monsieur Dicale s'élucide si l'on songe qu'elle figure dans les documents promotionnels qui accompagnent la sortie de l'oeuvre. Ainsi, par exemple, à l'entrée du Champo - salle qui programme Ozu - une feuille mise à disposition du public, annonce ceci : "Une jeune femme se prostitue pour payer les études de son fiancé". C'est presque exactement la phrase que l'on peut lire dans l'article de monsieur Dicale, où jeune femme est juste remplacé par héroïne ... Ce que c'est qu'un critique exigeant ...
Pas de veine, tout de même, ce monsieur Dicale. Il a trouvé le moyen d'étayer sa démonstration précisément avec le film qu'il ne fallait pas * ! On serait tenté d'accuser la maladresse, s'il ne fallait plutôt invoquer la malchance : car, pour être maladroit, il eût fallu que monsieur Dicale sût que les prospectus se trompaient dans leur résumé d' Une femme de Tokyo; et, pour le savoir, il eût fallu voir le film.
Au surplus, il n'est même pas certain que l'héroïne se prostitue, comme l'affirment les documents promotionnels et, à leur suite, monsieur Dicale. Certes, la demoiselle travaille dans un bar; certes, à un moment, elle monte dans une voiture avec un client du bar; mais, cela signifie-t-il vraiment qu'elle vende son corps ? On pourrait d'autant plus en douter que, selon les intertitres français, elle reproche à son frère de prendre trop au tragique le métier qu'elle exerce. Pourrait-elle considérer qu'un frère prenne trop au tragique la prostitution de sa soeur ? C'est peu vraisemblable. Le reproche qu'elle adresse à son frère, s'expliquerait mieux si elle n'était que vaguement hôtesse sans aller jusqu'à la prostitution.
Mais, ce sont là questions de détail que seul peut se poser un maniaque comme nous, qui poussons l'obsession jusqu'à aller voir les films avant d'en parler, et jusqu'à tenter de les comprendre. Un grand critique de la grande presse ne descend pas à de telles futilités : quand on a la science infuse, on connaît à fond son cinéaste, avec une certitude infaillible et comme innée qui dispense d'en fréquenter les oeuvres ...
* PS ajouté le 2/9/2008 : inutile de le préciser : rien ne prouve que monsieur Dicale connaisse davantage les autres films d'Ozu dont il parle.
Notre édito a été mis en ligne en 2005 à l'occasion d'un cycle Ozu au cinéma Le Champo, à Paris. Nous ignorons si le grand critique nommé Dicale est toujours au Figaro.
L'article de monsieur Dicale dans Le Figaro
Ozu, la compassion contre le moralisme
Bertrand Dicale
[21 juillet 2005]
Le Japon ? Il n'y a pas que ça dans les films d'Ozu. Avec ses intérieurs de bambou et de papier huilé, ses repas aux rites discrets mais inflexibles, ses gestes si facilement énigmatiques, on pourrait les regarder comme des documents bruts, comme une plongée objective dans une réalité sociale et culturelle. D'ailleurs, les personnages ne semblent parfois animés que par un surmoi impérieux, par des conventions et des sacrifices qui font s'effacer tout ce que nous appelons, dans notre Europe, le coeur et même l'âme.
Mais il y a autre chose que le Japon, sa morale et ses normes, même dans Il était un père, film des années 40 inédit en France et présenté pour la première fois cet été, autre chose encore dans chacun des 14 longs-métrages classiques de la rétrospective présentée à partir d'aujourd'hui. Cet autre chose, c'est l'intimité, la familiarité de Yasujiro Ozu avec le drame. Sa génération de Japonais a connu des cataclysmes historiques (sa carrière sera interrompue par plusieurs années à l'armée, jusqu'en 1941, alors que son pays plonge dans une guerre suicidaire), mais ils apparaissent à peine dans ses films.
Ce qui l'intéresse, ce sont les plus intimes, les plus douces, les mieux intentionnées des injustices – celles de la famille, celles de la vertu. Il n'est qu'à observer le regard tendre mais un peu sec de son acteur fétiche, Chishu Ryu, lorsque, dans Il était un père, il refuse avec la plus vive énergie que son fils quitte son poste de professeur dans une petite ville de province pour venir vivre avec lui à Tokyo. Veuf, il est séparé de son fils unique depuis les années de collège de celui-ci, mais peu importe : chacun doit accomplir son devoir, à sa place et dans sa position, malgré l'amour, malgré le manque, malgré l'élan toujours sensible de la liberté. Il est écrit que ce père et ce fils doivent vivre loin de l'autre, avec seulement des souvenirs et des attentions lointaines, et il n'est pas question qu'ils échappent, l'un comme l'autre, à ce devoir-là.
Ce regard de Chishu Ryu dans cette scène d'Il était un père, droit mais sans colère, on le retrouve dans les remontrances finalement indulgentes du vieux père à ses très jeunes enfants dans Bonjour (1959), dans les réflexions du conservateur un peu perdu devant la jeunesse dans Eté précoce (1951)... Une colère éternellement d'un autre temps, mélange d'étonnement et de rigueur, de bienveillance et de moralisme. Les exégètes voient en Chishu Ryu plus qu'un porte-parole d'Ozu dans ses films : il est une manière de porte-âme, un double sans masque. Et c'est lui qui, à l'écran, apparaît à la fois comme un gardien de l'ordre et un coeur doux, comme un pater familias roide dans ses certitudes et un homme toujours un peu perdu devant la vie. Alcoolique infiniment digne dans Le Goût du saké (1962), homme mûr perdu dans les liens emmêlés de sa vie dans Crépuscule à Tokyo (1957), Chishu Ryu ressemble à Yasujiro Ozu, le fils jamais marié qui sera anéanti par la mort de sa mère.
La rétrospective présentée à partir d'aujourd'hui traverse l'oeuvre d'Ozu à travers le prisme des conflits intérieurs, des cas de conscience, des hésitations morales. Et, si les personnages tranchent parfois avec sévérité, ou avec la satisfaction des évidences, ou avec les apparences de la raison, le cinéaste semble toujours dubitatif. Que l'héroïne d'Une femme de Tokyo (1932, muet) se prostitue pour payer les études de son fiancé, que le jeune professeur d'Il était un père (1942) accomplisse avec docilité le désir posthume de son père, que le héros adultère de Printemps précoce (1956) retourne aux voies sages du mariage, Ozu conserve une distance, un doute, une compassion qui détourne de toute intention fabuliste. Il n'y a pas de morale à ses films, mais toujours une connaissance et un amour de l'homme également infinis. Beaucoup plus loin que le Japon, il montre l'humain.
|