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Extraits à venir sur Eclairages



Parmi les films dont nous mettrons des séquences en ligne prochainement :

L'éternel retour, de Cocteau et Delannoy

Les mondes futurs, sur un scénario de HG Wells

Coeurs en lutte, de Fritz Lang

Le village du péché, d'Iwan Prawow et Olga Preobrashenskaja

Othello, d'Orson Welles

Le chevalier à la rose, de Robert Wiene

The dragon painter, avec Sessue Hayakawa






De Toni à Jane Eyre

De Toni à Jane Eyre


Eclairages vous propose une sélection de séances, avec aussi Nerven; Le golem; des films belges surréalistes; La jeune fille au carton à chapeau; Le cabinet du docteur Caligari; Aelita; des films de Jean Comandon; et Pêcheur d'Islande en ciné-concerts; un festival Marcel Pagnol; une rétrospective consacrée à la Nordisk; ou encore une programmation Irving Thalberg.

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Eclairages, bibliothèque en ligne



Eclairages possède certainement l'une des collections les plus intéressantes pour ce qui concerne le cinéma (1). Certains de nos documents ont près d'un siècle (2). Le plus souvent en bon état, ils peuvent parfois, cependant, être relativement usés. Il est d'autant plus urgent de les préserver, tout du moins d'en garder une trace. Aussi avons-nous décidé de les numériser intégralement. Ils seront publiés progressivement (3).

(1) ce thème n'étant qu'une partie infime de notre caverne d'Ali Baba, laquelle comprend aussi toutes sortes de revues et livres anciens ne portant pas sur le septième art, de même que des tableaux, dessins et gravures.
(2) Au jour où nous écrivons, le plus vieux date de 1912. Nous possédons également des films sur leurs supports d'origine et étudions la possibilité de les mettre en ligne.
(3) Nous n'accepterons pas que l'on nous vole notre travail : toute personne a le droit de citer les articles publiés sur Eclairages, avec le nom de son créateur. Par contre, les gens qui copieront nos études ou reproduiront nos documents seront traînés en correctionnelle.


La filmographie de Claudia Victrix avec des documents d'époque

Claudia Victrix est une actrice française dont ne sont mentionnés que trois films muets dans la plupart des sources que nous avons consultées. Une seule évoquant vaguement d'autres bandes, mais sans préciser lesquelles.
Claudia Victrix serait née au Havre en 1888 et se serait éteinte à Paris en 1976.
Son vrai nom serait Jeanne Bourgeois.
Elle était d'abord et avant tout cantatrice. Le cinéma fit appel à elle pour la première fois en 1927, pour Princesse Masha.
Vous trouverez ci-dessous une liste de trois films dans lesquels elle apparaît, sans que nous sachions si elle en a tourné d'autres.
Pour Princesse Masha et L'Occident, nous vous fournissons, dans leur intégralité, les résumés détaillés qu'en donna, à l'époque, le célèbre magazine La petite illustration. Le tout agrémenté de reproductions de quelques pages du journal, avec des photographies.
A cela, nous avons ajouté une photo de la comédienne, publiée par le journal Eve en 1929, pour la sortie de La tentation; ainsi qu'une autre photo, toujours en couverture du magazine Eve, le numéro daté du dimanche 16 octobre 1927 (promotion pour Princesse Masha).

Pour les numéros des pages des journaux que nous reproduisons, laissez votre souris sur l'image sans cliquer.
En bas d'article, vous trouverez des liens pour afficher les documents en pdf : cela vous permet notamment de les voir en grand format, d'effectuer des zooms, de lire les textes.


Princesse Masha a été projeté à la cinémathèque française le 19 février 2009. Copie entièrement en noir et blanc (aucune teinte). Durée : à peu près 2h20. Le générique indiquait qu'Armand Salacrou aurait été assistant sur ce film.


















1927 : Princesse Masha, de René Leprince

La petite illustration, 13 août 1927, numéro consacré à Princesse Masha

Ci-dessus, La petite illustration, 13 août 1927, numéro entièrement consacré au film Princesse Masha (collection Hédy Sellami).
En couverture, une photo de Claudia Victrix, sous laquelle on peut lire :
"Mme CLAUDIA VICTRIX
DANS
PRINCESSE MASHA
production de la Société des Cinéromans-Films de France, d'après un scénario de M. Henry Kistemaeckers."


La page 2 de La petite illustration, numéro consacré à Princesse Masha

Ci-dessus, la page 2 de La petite illustration consacrée à Princesse Masha.
Les photos sont celles de trois interprètes du film : à gauche, Paul Guidé, dans le rôle de Goublesky. Au centre, Romuald Joubé, qui incarne Roger Latenac. A droite, Jean Toulout, qui est le général Tcherkof.


Cette page 2 est occupée par l'article promotionnel que voici :

"La réalisation de Princesse Masha.

Les films français encourent parfois le reproche d'être généralement tirés d'oeuvres littéraires, c'est-à-dire de transporter à l'écran une matière faite pour l'analyse ou la description, et non pour l'image animée. Cette critique est, dans une certaine mesure, fondée. Ce n'est pas, toutefois, la faute des metteurs en scène si les écrivains de talent n'ont pas encore pris l'habitude d'imaginer directement pour le cinéma leurs fictions. Aussi faut-il se féliciter qu'un auteur dramatique de la valeur de M. Henry Kistemaeckers (1) leur donne l'exemple. Dans l'abondance de ses drames modernes - et ce n'est pas aux lecteurs de L'illustration qu'il est nécessaire de rappeler des oeuvres comme La nuit est à nous, l'Amour, l'Esclave errante, la Passante, pour ne parler que de celles que nous avons publiées depuis la guerre - M. Kistemaeckers aurait pu aisément trouver un thème susceptible d'être adapté cinématographiquement. Attiré par les possibilités nouvelles du film, il a voulu composer un scénario inédit, conçu pour l'action muette et le développement visuel. C'est ainsi qu'est née l'idée de Princesse Masha.
Comment cependant, pour incarner son héroïne, M. Henry Kistemaeckers songea à une artiste connue jusque-là comme grande cantatrice, il l'a raconté lui-même en ces termes dans un article de Comoedia :
"Un soir récent (cela était écrit en décembre dernier), à l'Opéra-Comique, après la représentation de Madame Butterfly, un écrivain de théâtre se faisait annoncer dans une loge d'artiste. Cet homme essayait, assez ridiculement, de masquer son émotion, et cette tentative aboutissait à un candide mélange d'assurance, de bégaiements et de pléonasmes. Souriante et cuirassée de patience, l'artiste accepta cependant qu'on lui tînt jusqu'au bout ce langage :
" - On vous traite, madame, de "grande cantatrice". Ce n'est pas une injure, et cela m'est, du reste, parfaitement égal, pour la raison que je n'ai que faire, en ce moment, d'une cantatrice grande ou petite ... Or, je ne puis vous celer que je suis en cause, et je vous demande la permission d'y rester un instant. Il m'arrive, en effet, un magnifique accident : je viens d'être profondément ému au théâtre, encore que j'en connaisse tous les détours ... C'est, madame, votre faute ...
"C'est que, madame, vous venez, sur le théâtre, de m'arracher au théâtre, à ce point que je n'en ai plus aperçu le cadre, ni la toile, ni les feux électriques, ni vous ... Je n'ai plus vu que la pauvre souffrance d'un oiseau blessé à mort et pris aux entrailles par cette faiblesse et par cette douleur, j'ai touché de si près la vérité que pendant de longs moments j'ai souffert moi-même le déchirement de la petite Nippone ...
"Cette transsubstantiation, dont vous êtes l'ouvrière miraculeuse, est l'effet de quelque chose de plus que le talent ... Je veux parler d'une sensibilité terriblement moderne et d'ailleurs si éternelle qu'en vous exprimant mon trouble de grands noms et de pathétiques fantômes se surimpressionnent dans mon souvenir ... Ne pas jouer un rôle, mais créer un être vivant, le réaliser jusque dans ses frissons les plus secrets, combien fûtes-vous à pouvoir vous flatter de posséder ce don qui, à lui seul, est proprement tout l'Art ? ...
Madame, vous êtes une artiste, et ce mot doit se priver d'épithètes : ce serait le diminuer que de lui en appliquer quelques-unes, alors qu'il les absorbe toutes ... Et, précisément, j'ai besoin d'une artiste ... Ou, plus exactement, je porte sur la nuque un personnage en quête d'artiste ... Me voyez-vous venir enfin ? ... Un personnage immense et frêle aux prises avec la Fatalité ... Un pur visage tendu par la révolte, bouleversé par la passion, apaisé par le sacrifice et, comme une petite flamme sacrée, promenant sa lueur tout au long d'une fresque d'histoire contemporaine où se prolonge une simple histoire d'amour ... Ce visage emprunte sa puissance et sa lumière à l'humanité la plus proche de la nôtre ... Il demanda à s'incarner dans une interprète humaine, libre de toute école, et qui n'affuble pas la douleur et la joie d'un masque moulé dans les matrices de Conservatoires ... Puisque vous êtes cette interprète, voulez-vous, madame, accorder à mon enfant spirituel l'honneur et le plaisir de sauter, par-dessus la fosse aux lions, de l'Opéra-Comique jusqu'à l'écran qui nous fait signe à tous les trois ?"
C'est, maintenant, au public de consacrer "l'étoile française" que l'auteur de Princesse Masha a annoncée en ces termes enthousiastes. Auprès de Mme Claudia Victrix, Mlle Andrée Brabant, dont on goûte le jeu adroit et fin, représente la jeune et frivole Juana Gallardo; MM. Romuald Joubé et Jean Toulout se partagent, avec leur autorité, les deux rôles, d'égale importance, du sympathique professeur Roger Latenac et du farouche et brutal général Tcherkof; MM. Paul Guidé, André Marnay, Jean Peyrière, Raphaël Liévin, de Fast, de Bragratide, Edouard Hardoux animent les autres figures.
La mise en scène, sous la direction artistique de M. Louis Nalpas, est due à M. René Le Prince (2). Le réalisateur de Fanfan la Tulipe du Vert-Galant, de Mylord l'Arsouille, de l'Enfant des halles - autant de productions, de genres, fort différents, de la Société des Cinéromans-Films de France - a trouvé là une nouvelle occasion de faire apprécier la sûreté de sa technique.
ROBERT DE BEAUPLAN."











A la page suivante, commence l'histoire racontée par le film; c'est donc une espèce de relation détaillée du scénario.


"PRINCESSE MASHA

Une vingtaine d'années avant la grande guerre, un groupe de quelques personnes se trouve réuni dans le sous-sol d'un somptueux hôtel de Saint-Pétersbourg.
Cet hôtel est la résidence personnelle du colonel de la garde Goublesky qui, avec cinq ou six de ses camarades, est à la tête d'une association secrète d'idéologues que rebute le régime despotique de la Russie. Ces révolutionnaires sont des intellectuels : Kerdiakof est un romancier célèbre, Vakirschef, le plus jeune, est étudiant en droit, Tzeren-Lama, à la figure d'apôtre tourmentée, est un Mongol qui a passé une partie de sa vie à étudier dans les monastères la prodigieuse science des moines thibétains.
Avec anxiété, ils attendent leur ami Krivoshine, professeur à l'Université de Saint-Pétersbourg, et s'inquiètent. Pourvu qu'il n'ait pas été arrêté par quelque policier ! Mais Krivoshine, couvert de neige, - c'est, en effet, le rude hiver de Russie,- arrive bientôt, tenant dans ses bras un paquet : quelques caractères d'imprimerie sans doute, dont les conjurés ont besoin pour leur presse clandestine. Krivoshine ouvre son manteau et, à la stupéfaction de ses camarades, il leur découvre son précieux colis. C'est un poupon, une toute petite fille de quelques jours à peine, qu'il vient de trouver abandonné près de la niche de la Vierge, sur un des ponts de la Néva.
Quelle est cette enfant mystérieuse ? Les cinq hommes ne vont pas tarder à l'apprendre. Krivoshine a remarqué un individu de forte corpulence qui semble attendre et guetter dans la rue. Tzeren-Lama sort en hâte et, grâce à l'influence magnétique qu'il a acquise au Thibet, ramène le personnage.
L'homme est le cocher d'un grand-duc, allié à la famille impériale. Tzeren-Lama, mettant en oeuvre son pouvoir psychique, le plonge définitivement dans l'état d'hypnose et le serviteur, en phrases entrecoupées, raconte l'histoire suivante :
Le grand-duc Grégoire a surpris l'intrigue de sa femme avec un officier des gardes. Un enfant devait naître de cette liaison coupable. Le grand-duc l'a fait ravir et il a ordonné à son cocher de jeter le petit être dans les flots glacés de la Néva. Au moment d'accomplir ce meurtre, l'homme a hésité. Au lieu de noyer l'enfant, il a préféré l'abandonner, et il a attendu pour voir qui recueillerait la petite fille.
Mais Tzeren-Lama, dont la volonté hypnotique est toute-puissante, ordonne à l'individu d'oublier tout ce qui s'est passé et celui-ci, titubant comme un homme ivre, sort de la maison de Goublesky.
Les cinq hommes sont maintenant réunis autour du nouveau-né. Une idée commune leur est venue : adopter l'enfant qui, désormais, aura cinq pères. Ils l'élèveront selon leurs idées, leurs enthousiasmes et leur foi. Krivoshine se chargera principalement de cette éducation et l'emportera chez lui.
Mais avant que le professeur emmène "Masha" - ainsi nommera-t-on la petite princesse - ils ont demandé que Tzeren-Lama lise dans son avenir, et l'étrange devin laisse entendre que Masha sera la plus belle des femmes et qu'elle deviendra une créature d'abnégation et de devoir.
Et la grande ombre du Christ fixé à la muraille se projette sur le frêle petit être qui geint dans ses langes ...
Le temps a passé. Masha est maintenant une ravissante jeune fille. Elle habite chez Krivoshine qui l'a élevée avec amour, comme si elle était son enfant.
Les idées des révolutionnaires ont fait des progrès. Le peuple est encore tenu en respect par la tyrannie de la police, mais, dans sa soumission même, on sent l'âme de la révolte battre sourdement, comme une marée menaçante, le palais des tsars.
Masha se prodigue auprès des malheureux. Un soir, en revenant d'une tournée charitable, elle est prise à partie par des officiers ivres qui l'entraînent malgré elle dans un restaurant de nuit où a lieu une fête militaire : orgie de soudards, parmi les chants, les danses et le champagne.
Masha essaie de se débattre, de résister. Peine perdue. Le général Tcherkof, grand maître de l'Okrana, police d'Empire, s'approche d'elle pour l'enlacer. Masha le gifle. Le général tire son poignard de cosaque. Mais la beauté de la jeune fille l'impressionne et, soudain dégrisé, il la fait sortir du restaurant au milieu de l'assistance sidérée et la ramène chez Krivoshine.
Quand celui-ci apprend ce qui s'est passé durant cette soirée, il ne songe plus qu'à éloigner à tout prix Masha, car l'amour du général Tcherkof peut leur être funeste à tous. Dans la nuit, une voiture emmène la jeune fille, qui gagnera la frontière tandis que ses pères adoptifs, pleurant d'émotion, ne peuvent se consoler de son départ.
En constatant la disparition de celle qu'il tenait tant à retrouver, le général Tcherkof entre dans une violente fureur, d'autant que le cocher qui, jadis, avait abandonné la petite sur le pont de la Néva, est maintenant à son service et lui a révélé que cette belle jeune fille est une princesse du sang.
Tcherkof bat toute la ville pour retrouver Masha. Mais celle-ci est déjà à Paris où, continuant ses études, elle suit les cours du Collège de France.
Pour Masha, Paris est un enchantement. Elle habite une petite chambre, au Quartier Latin, et travaille avec ardeur en pensant à ceux qu'elle a laissés en Russie.
Cependant, un sentiment délicieux et nouveau va la troubler en écoutant les leçons du professeur Latenac. Elle s'imaginait les savants français comme de vieux messieurs rébarbatifs et elle s'aperçoit que Latenac, illustre radiologiste, bien qu'il n'ait encore que quarante ans, est tout à fait séduisant. L'étudiante l'écoute avec passion. Elle demande même, pour préparer une thèse de radiothermie, à faire partie de son laboratoire.
Entre le professeur et l'élève un vif courant de sympathie s'est établi, bien que Latenac ait une liaison avec une jeune femme blonde, Juana Gallardo, à la jeunesse écervelée, qui forme, au moral comme au physique, un complet contraste avec Masha.
Tout à ses études et à son rêve sentimental, Masha en oublie la Russie, mais, un matin, à la sortie de l'Ecole de médecine, elle rencontre Vakirschef, qu'elle a peine à reconnaître tant il est changé. Miné de tuberculose, le pauvre garçon n'est plus que l'ombre de lui-même. Il apprend à Masha une terrifiante nouvelle. Goublesky, Kerdiakof et Krivoshine ont été arrêtés, ainsi que Tzeren-Lama, qui a été envoyé en Sibérie. Krivoshine est en passe d'être exécuté. Il faut à tout prix agir pour sauver sa tête, car l'homme qui les a tous poursuivis de sa haine n'est autre que le misérable Tcherkof qui se venge ainsi lâchement de sa déconvenue.
Cette conversation a lieu dans un petit café où Masha a restauré le proscrit mourant de faim. A une table voisine, deux hommes ont paru prêter une vive attention à ces propos. Ce sont des agents de la police secrète de l'ambassade russe qui ont, semble-t-il, la mission de surveiller Masha. D'ailleurs, quelques jours plus tard, les deux sbires se rendent à l'hôtel où habite la jeune fille et lui remettent une convocation du général Tcherkof qui est justement à Paris.
Dans l'espoir de sauver celui qui l'a élevée, Masha se rend à l'ambassade. Enflammé d'amour, le général lui déclare brutalement que, si elle ne consent pas à l'épouser, Krivoshine sera pendu au début de la semaine suivante. La malheureuse défaille, mais elle se ressaisit et dit à Tcherkof qu'elle lui rendra réponse le lendemain.
Masha quitte l'ambassade. La nuit tombe sur Paris. Hagarde, un voile devant les yeux, elle marche au hasard. Une seule idée l'obsède : se tuer, pour échapper à l'abominable mariage. Ses pas l'ont portée instinctivement vers les berges solitaires de la Seine. Elle s'écroule auprès d'une charrette vide. L'eau noire du fleuve l'attire. Elle va s'y jeter ... Mais, alors, une image chère lui apparaît : c'est celle de Latenac. Comment n'y avait-elle pas songé plus tôt ? L'homme qu'elle aime saura lui donner un conseil et l'aider à sauver Krivoshine ...
Mais la pauvre Masha ignore ce qui s'est passé. Latenac est venu, un jour, la voir à son hôtel. Comme elle était absente, il a interrogé la gérante qui, bavarde, lui a raconté que sa locataire vivait avec un réfugié étranger,- Vakirschef, qu'elle a recueilli. Et le professeur, torturé par un atroce soupçon, a décidé de ne plus revoir son élève.


La petite illustration, Princesse Masha, page 8

La guerre, d'ailleurs, est sur le point d'éclater. Latenac sait qu'il sera mobilisé dans une formation sanitaire et, comme il est un homme de devoir, il a voulu, avant son départ, régulariser sa situation envers Juana Gallardo. Aussi, le lendemain de l'entrevue avec Tcherkof, comme Masha se présente au laboratoire, un garçon lui dit que, si elle désire voir Latenac, elle n'a qu'à se rendre à la mairie du quatorzième arrondissement. Sans réfléchir à ce que ces mots signifient, elle y accourt, et c'est pour assister, derrière une porte, au mariage de celui en qui elle avait mis tout son amour et toute sa foi !
Un taxi la ramène, presque inanimée, à son hôtel. Elle y retrouve Vakirschef, de plus en plus ravagé par la tuberculose. Que faire ? Le réfugié donne le conseil d'accepter la proposition de Tcherkof. C'est la seule façon d'arracher Krivoshine à la mort. La jeune fille, désespérée, consent, et quelques jours plus tard, dans l'église russe de la rue Daru, le pope unit solennellement la princesse Masha au général prince Tcherkof.

Des mois s'écoulent. Le cataclysme est déchaîné sur l'Europe et le monde. Les armées se battent furieusement. Latenac est au front. Masha, devenue infirmière, statue errante de la douleur, passe sa vie dans les hôpitaux où gémissent les blessés.
En vain elle a interrogé Tcherkof pour obtenir de lui des précisions rassurantes sur le sort de Krivoshine. Son mari lui a répondu vaguement qu'il a pu s'enfuir et gagner la Sibérie. Mais le doute la ronge et elle essaie par tous les moyens d'avoir des nouvelles.
Cependant, Tcherkof doit aller prendre un commandement en Russie et Masha est obligée de l'y accompagner. Combien Saint-Pétersbourg est changé ! L'orage, si longtemps contenu, a éclaté. L'émeute gronde dans les rues.
Un jour, près d'une barricade, Masha se trouve par hasard face à face avec Goublesky. A la faveur des derniers événements, il a pu s'évader de Sibérie et regagner la capitale. Masha se jette dans ses bras et il lui apprend l'horrible vérité. Tcherkof a menti : Goublesky a été exécuté le jour même où était célébré son mariage.
Epouvantée, Masha retourne chez elle pour crier son mépris et sa haine à son mari, et voici qu'elle surprend une conversation entre le général et un personnage louche : par vile ambition, Tcherkof va devenir traître à sa patrie ... Tandis qu'il reconduit l'interlocuteur jusqu'à la porte, Masha pénètre dans son cabinet et elle s'empare, sur son bureau, des papiers qui attestent sa félonie. Tcherkof revient. Une scène épouvantable éclate. Il brutalise Masha, qui lui jette à la face : "Tu n'es qu'un menteur, un traître et un lâche !" Ivre de rage, Tcherkof saisit un pistolet : "Tue-moi !", provoque Masha. La brute va presser sur la détente. Mais alors une hallucination terrifiante le glace de terreur. Un immense tableau qui représente son père, en grand uniforme et constellé de ses décorations, - son père, qui fut toujours le modèle admirable du devoir et de l'héroïsme, - est accroché au mur, derrière Masha. Et Tcherkof croit voir le redoutable vieillard descendre de son cadre et venir s'interposer entre lui et sa victime. Frappé de folie subite, il retourne l'arme contre lui-même et se tue ...


Masha s'est dépouillée de ses bijoux. Elle quitte pour toujours cette maison odieuse. Elle s'en va seule, dans la rue, sans but, insensible au froid, à la neige qui l'aveugle. Au bout de quelques centaines de mètres, elle tombe sur le sol. Les flocons blancs, déjà, la recouvrent à moitié de leur linceul quand passent des officiers français, attirés par le bruit d'une fusillade proche. Ils butent sur le corps de la jeune femme et l'emportent dans leur ambulance.
Miraculeux rapprochement du destin : le médecin de cette ambulance est Roger Latenac, qui dirige, en Russie, une mission sanitaire française. Il retrouve son ancienne petite élève avec une joie non dissimulée, et Masha, après tant de souffrances, croit faire un rêve merveilleux ...

A Petrograd, les événements se sont précipités. Le tsar est prisonnier, avec les siens, à Tsarskoé-Selo. La première révolution a donné le pouvoir à Kerensky. Débarrassée d'un mari odieux, la princesse Masha a transformé l'hôtel Tcherkof en hôpital où elle soigne de nombreux blessés avec l'aide éclairée du professeur Latenac. Mais les idéalistes qui furent des précurseurs désintéressés vont être bientôt dépassés par la crise qu'ils ont déchaînée, sans en prévoir les répercussions inévitables. Le colonel Goublesky, pressentant qu'il sera prochainement déporté comme suspect par les extrémistes, confie à Latenac des documents extrêmement importants en le chargeant de les rapporter en France. Masha ne veut pas abandonner celui qu'elle aime et elle se propose pour l'accompagner, d'autant qu'il ne parle pas le russe.
Voyage terrible. Il faudra, en cette fin d'hiver, traverser la steppe, gagner la Mongolie, puis la Chine et, de là, s'embarquer pour la France. Mais Masha, dont l'amour soutient la vaillance, n'hésite pas. Munis de passeports en règle, les deux voyageurs se dirigent d'abord sur Perm, où Tsaren-Lama, qui y remplit les fonctions de commissaire du peuple, facilitera leur mission.
Ce départ a été connu de la Tchéka, qui lance sur les traces des messagers un de ses principaux agents secrets, Artemief. A Perm, les difficultés commencent. Latenac et Masha vont être fouillés, quand Tsaren-Lama survient à propos pour les délivrer. Tous trois s'enfuient en traîneau, poursuivis de près par Artemief et un parti de gardes rouges. Le traîneau est attaqué par des loups. Les péripéties se multiplient. Enfin, Latenac et Masha arrivent à Pékin, où un riche marchand chinois leur offre l'hospitalité de sa somptueuse villa.


La petite illustration, Princesse Masha, page 11

Il faut se hâter, car Artemief n'est pas loin et le réseau de ses machinations se resserre. A plus d'un signe, Tzeren-Lama, dont la sagacité ne se trompe point, a deviné son invisible présence, rôdant autour de la villa. Lui-même, malgré son titre de commissaire du peuple, sent sa protection inefficace contre l'occulte et terrible pouvoir de la révolution nouvelle.
Un soir, pour une affaire urgente, Roger Latenac est mandé téléphoniquement à l'ambassade de France. Avant de s'y rendre, il remet les précieux documents à Masha, qui les enferme dans un coffre placé dans la plus grande salle de la villa chinoise. Une heure d'absence à peine, et Latenac sera de retour ... Pourtant, Masha est inquiète. Elle est seule dans l'immense maison, car Tzeren-Lama a dû partir le matin même. Il lui semble que des ombres glissent derrière les carreaux de papier, que les tentures du monumental escalier s'animent ... Elle veut appeler. Elle frappe sur un gong ... Personne ne répond. Alors, domptant sa frayeur, elle retire du coffre les papiers, les glisse dans son corsage pour qu'ils soient davantage en sûreté et téléphone à l'ambassade. On ne comprend point ce qu'elle veut dire : personne n'a prié le professeur de venir aujourd'hui. Sans aucun doute, il a été éloigné par traîtrise, ainsi que Tzeren-Lama, par ceux qui ont intérêt à ce que la jeune femme demeure sans défenseurs.
Masha sort dans le jardin. Quand elle rentre dans le hall, elle s'y trouve face à face avec Artemief, qui s'est introduit clandestinement. Il a en vain fouillé le coffre. Un tête-à-tête tragique s'engage. Masha veut ruser. Par des paroles mielleuses, elle cherche à gagner les minutes qui ramèneront Latenac. Qui sait si elle-même n'est pas une envoyée de la Tchéka chargée de surveiller Artemief ? Qu'il prenne garde de ne pas se perdre en s'attaquant à elle ! Mais Artemief ne se laisse pas duper.
- Où sont les documents ? commande-t-il. Je les veux. Je les aurai !
- Et pourquoi donc ? interroge Masha.
- Parce que vous tenez évidemment à la vie, puisque vous aimez !
Masha a réussi à atteindre un petit revolver caché sous des coussins. Elle le braque soudain vers le bandit décontenancé et, le tenant en respect, elle monte lentement, à reculons, les marches de l'escalier. Quelques instants encore et elle sera sauvée, car Latenac sera là ...
Ce serait vraiment trop atroce de mourir ainsi, au moment où elle va enfin, peut-être, connaître le bonheur ... Mais la tenture du fond s'écarte, une main jaune tenant un poignard apparaît et enfonce l'arme dans la poitrine de la malheureuse princesse.
Masha maîtrise sa douleur et tire. Le premier coup étend à ses pieds le serviteur, complice d'Artemief, le second est pour Artemief lui-même. Alors, épuisée par son effort, Masha s'écroule sur les marches. Elle n'arrache point la lame de sa chair, car ce serait l'hémorragie immédiate, et elle veut vivre encore, jusqu'à ce que Latenac revienne.
Des pas résonnent. Cette fois, c'est lui ! Afin de lui masquer sa blessure horrible, Masha replie sur elle son grand châle multicolore.
Latenac s'est précipité. Il a pris Masha dans ses bras :
- Qu'avez-vous, ma chérie ?
D'une voix de plus en plus faible, la princesse répond :
- Ils sont venus ... J'en ai tué deux ... Les papiers sont là, cloués sur ma poitrine.
Avant de fermer les yeux, elle veut que son bien-aimé l'embrasse, pour la première et la dernière fois.
Ce sera le plus doux moment de sa vie qui, selon la prédiction de Tzeren-Lama, aura été toute de dévouement et de sacrifice, et elle meurt, la tête appuyée sur l'épaule de Latenac, qui sanglote éperdument.
Mais Tzeren-Lama revient, lui aussi. Une flamme étrange brille dans les yeux du mage. Il dit au professeur que ceux qui s'aiment se retrouvent dans un autre monde où ils vivent dans le bonheur l'éternité de leur amour.
Les deux nobles âmes de la princesse Masha et de Roger Latenac se rencontreront, pour ne plus être séparées, dans ce nirvâna magnifique ... - R. DE B."








La troisième image correspond à la page 8 de La petite illustration : la photo est ainsi légendée : Dans l'église russe de la rue Daru, le mariage de la princesse Masha et du général prince Tcherkof est célébré

La quatrième image correspond à la page 11 de La petite illustration : légende : Masha, braquant un revolver sur le bandit qu'elle tient en respect, a gravi lentement, à reculons, les marches du grand escalier




Pour le journal Eve du dimanche 16 octobre 1927, avec Claudia Victrix en couverture, cliquez ICI



Pour L'Occident (1928), de Henri Fescourt, cliquez ICI



Pour La tentation (1929), cliquez ICI








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prinmasha2.pdf prinmasha2.pdf  (1.6 Mo)
prinmasha3.pdf prinmasha3.pdf  (1.89 Mo)
prinmasha4.pdf prinmasha4.pdf  (1.8 Mo)
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Hitchcock à Toulouse



En principe, vers juin 2012, la cinémathèque de la Ville Rose devrait rendre hommage au cinéaste qui nous a laissé notamment Psycho (notre extrait), Vertigo, L'ombre d'un doute, Les oiseaux, Le crime était presque parfait, La maison du docteur Edwardes, Une femme disparaît, Les 39 Marches, Fenêtre sur cour, Jeune et innocent, Les enchaînés et tant d'autres beaux films encore.


2 nouvelles filmographies

2 nouvelles filmographies



Quand un critique parle d'un film qu'il n'a pas vu



Un journaliste qui, dans un "grand" support de presse, prétend analyser l'oeuvre d'Ozu, alors qu'un élément prouve, de façon incontestable, qu'il n'a pas vu le film dont il parle ? Eh oui ! Malheureusement, c'est possible ! Démonstration, avec preuve à l'appui.


Afin que personne ne crie à la citation tronquée et pour que le lecteur puisse juger sur pièce, nous reproduisons intégralement, en annexe, un article daté du 21/7/2005 et inséré dans la rubrique Culture et spectacles du Figaro, sous le titre Ozu, la compassion contre le moralisme.

L'auteur, un certain Bertrand Dicale, écrit avec emphase : "Et, si les personnages tranchent parfois avec sévérité, ou avec la satisfaction des évidences, ou avec les apparences de la raison, le cinéaste semble toujours dubitatif. Que l'héroïne d'Une femme de Tokyo (1932, muet) se prostitue pour payer les études de son fiancé, que le jeune professeur d'Il était un père (1942) accomplisse avec docilité le désir posthume de son père, que le héros adultère de Printemps précoce (1956) retourne aux voies sages du mariage, Ozu conserve une distance, un doute, une compassion qui détourne de toute intention fabuliste. Il n'y a pas de morale à ses films, mais toujours une connaissance et un amour de l'homme également infinis".





Un journaliste au-dessus de tout soupçon


A lire ce paragraphe, les âmes candides ne peuvent douter que notre éminent spécialiste ait vu les oeuvres d'Ozu, singulièrement celles qu'il cite. Le contraire serait totalement incompatible avec son article.

Et puis, tout de même, ce monsieur est titulaire de la carte de presse !
Il a également publié au moins un livre; pas sur le cinéma, certes, mais sur madame Juliette Gréco. Car il serait l'un des meilleurs connaisseurs de la chanson française, si l'on se fie à sa réputation officielle. C'est donc, en principe, un esprit brillant, qui peut s'appliquer à différents domaines. Pensez ! Spécialiste et d'Ozu et de Juliette Gréco et de la chanson variété.
Avec cela, critique exigeant, selon ce que clame le site internet de la SACEM (société des auteurs, compositeurs et éditeurs de musique).
Enfin, pour ne rien gâcher, il serait rédacteur en chef adjoint des pages spectacles du Figaro, l'un des plus grands journaux dont puisse s'enorgueillir l'inattaquable grande presse française, dont l'unique souci est de suer sang et eau pour remplir son sacro-saint devoir d'information, en toute indépendance et en toute honnêteté.
Comment un tel homme, investi d'une telle mission, pourrait-il n'être qu'un charlatan, un bonimenteur de foire entortillant le badaud à coups de grandes phrases pompeuses, un tartufe qui, la main sur le coeur, prend allègrement pour des imbéciles les innocents qui ont l'honneur de lui prêter l'oreille ?





L'impossible imposture


Bien sûr qu'il connaît les films d'Ozu, et tous ! La preuve : il accumule les adverbes de temps tels que toujours, parfois. N'écrit-il pas : Le cinéaste semble toujours dubitatif ? Et ne mentionne-t-il pas alors trois oeuvres qui corroborent ce toujours ? C'est donc qu'il les a vues, ces trois oeuvres ! Et que les trois confirment le toujours. La formulation même : Que l'héroïne ... que le jeune professeur ... que le héros adultère ..., Ozu conserve une distance etc, cette formulation implique nécessairement que pas un de ces films n'infirme la règle; règle que notre subtil exégète ne peut avoir dégagée qu'après avoir visionné les films eux-mêmes, et particulièrement ces trois-là, puisqu'il les a retenus comme emblématiques.
Il n'y a pas de morale à ses films, mais toujours une connaissance etc : encore une fois, comment pourrait-il conclure cela, comment oserait-il user de ce toujours, à partir des trois opus qu'il a choisi de citer, s'il ne les connaissait pas ? De telles phrases impliquent nécessairement que monsieur Dicale soit familiarisé avec les oeuvres qu'il évoque. S'il ne l'était pas, non seulement ces phrases n'auraient aucune valeur; mais elles relèveraient de l'imposture pure et simple.




La preuve du délit


Malheureusement pour monsieur Bertrand Dicale, l'héroïne d'Une femme de Tokyo ne se prostitue pas pour payer les études de son fiancé; elle finance les études de son frère. Et aucune des personnes qui ont vu cette bande, ne peut s'y méprendre : car, que les deux personnages soient frère et soeur, est répété maintes fois au cours du film; et toute l'histoire met clairement en scène cette parenté; laquelle, à aucun moment, ne peut être confondue avec une relation fiancée/fiancé. Donc, qui a vu le film, sait obligatoirement que le garçon est le frère; cela ne peut pas échapper au spectateur, qui ne peut pas non plus l'oublier.

Par contre, l'énorme erreur de monsieur Dicale s'élucide si l'on songe qu'elle figure dans les documents promotionnels qui accompagnent la sortie de l'oeuvre. Ainsi, par exemple, à l'entrée du Champo - salle qui programme Ozu - une feuille mise à disposition du public, annonce ceci : "Une jeune femme se prostitue pour payer les études de son fiancé". C'est presque exactement la phrase que l'on peut lire dans l'article de monsieur Dicale, où jeune femme est juste remplacé par héroïne ... Ce que c'est qu'un critique exigeant ...

Pas de veine, tout de même, ce monsieur Dicale. Il a trouvé le moyen d'étayer sa démonstration précisément avec le film qu'il ne fallait pas * ! On serait tenté d'accuser la maladresse, s'il ne fallait plutôt invoquer la malchance : car, pour être maladroit, il eût fallu que monsieur Dicale sût que les prospectus se trompaient dans leur résumé d' Une femme de Tokyo; et, pour le savoir, il eût fallu voir le film.

Au surplus, il n'est même pas certain que l'héroïne se prostitue, comme l'affirment les documents promotionnels et, à leur suite, monsieur Dicale. Certes, la demoiselle travaille dans un bar; certes, à un moment, elle monte dans une voiture avec un client du bar; mais, cela signifie-t-il vraiment qu'elle vende son corps ? On pourrait d'autant plus en douter que, selon les intertitres français, elle reproche à son frère de prendre trop au tragique le métier qu'elle exerce. Pourrait-elle considérer qu'un frère prenne trop au tragique la prostitution de sa soeur ? C'est peu vraisemblable. Le reproche qu'elle adresse à son frère, s'expliquerait mieux si elle n'était que vaguement hôtesse sans aller jusqu'à la prostitution.
Mais, ce sont là questions de détail que seul peut se poser un maniaque comme nous, qui poussons l'obsession jusqu'à aller voir les films avant d'en parler, et jusqu'à tenter de les comprendre. Un grand critique de la grande presse ne descend pas à de telles futilités : quand on a la science infuse, on connaît à fond son cinéaste, avec une certitude infaillible et comme innée qui dispense d'en fréquenter les oeuvres ...


* PS ajouté le 2/9/2008 : inutile de le préciser : rien ne prouve que monsieur Dicale connaisse davantage les autres films d'Ozu dont il parle.

Notre édito a été mis en ligne en 2005 à l'occasion d'un cycle Ozu au cinéma Le Champo, à Paris. Nous ignorons si le grand critique nommé Dicale est toujours au Figaro.



L'article de monsieur Dicale dans Le Figaro



Ozu, la compassion contre le moralisme
Bertrand Dicale
[21 juillet 2005]

Le Japon ? Il n'y a pas que ça dans les films d'Ozu. Avec ses intérieurs de bambou et de papier huilé, ses repas aux rites discrets mais inflexibles, ses gestes si facilement énigmatiques, on pourrait les regarder comme des documents bruts, comme une plongée objective dans une réalité sociale et culturelle. D'ailleurs, les personnages ne semblent parfois animés que par un surmoi impérieux, par des conventions et des sacrifices qui font s'effacer tout ce que nous appelons, dans notre Europe, le coeur et même l'âme.

Mais il y a autre chose que le Japon, sa morale et ses normes, même dans Il était un père, film des années 40 inédit en France et présenté pour la première fois cet été, autre chose encore dans chacun des 14 longs-métrages classiques de la rétrospective présentée à partir d'aujourd'hui. Cet autre chose, c'est l'intimité, la familiarité de Yasujiro Ozu avec le drame. Sa génération de Japonais a connu des cataclysmes historiques (sa carrière sera interrompue par plusieurs années à l'armée, jusqu'en 1941, alors que son pays plonge dans une guerre suicidaire), mais ils apparaissent à peine dans ses films.

Ce qui l'intéresse, ce sont les plus intimes, les plus douces, les mieux intentionnées des injustices – celles de la famille, celles de la vertu. Il n'est qu'à observer le regard tendre mais un peu sec de son acteur fétiche, Chishu Ryu, lorsque, dans Il était un père, il refuse avec la plus vive énergie que son fils quitte son poste de professeur dans une petite ville de province pour venir vivre avec lui à Tokyo. Veuf, il est séparé de son fils unique depuis les années de collège de celui-ci, mais peu importe : chacun doit accomplir son devoir, à sa place et dans sa position, malgré l'amour, malgré le manque, malgré l'élan toujours sensible de la liberté. Il est écrit que ce père et ce fils doivent vivre loin de l'autre, avec seulement des souvenirs et des attentions lointaines, et il n'est pas question qu'ils échappent, l'un comme l'autre, à ce devoir-là.

Ce regard de Chishu Ryu dans cette scène d'Il était un père, droit mais sans colère, on le retrouve dans les remontrances finalement indulgentes du vieux père à ses très jeunes enfants dans Bonjour (1959), dans les réflexions du conservateur un peu perdu devant la jeunesse dans Eté précoce (1951)... Une colère éternellement d'un autre temps, mélange d'étonnement et de rigueur, de bienveillance et de moralisme. Les exégètes voient en Chishu Ryu plus qu'un porte-parole d'Ozu dans ses films : il est une manière de porte-âme, un double sans masque. Et c'est lui qui, à l'écran, apparaît à la fois comme un gardien de l'ordre et un coeur doux, comme un pater familias roide dans ses certitudes et un homme toujours un peu perdu devant la vie. Alcoolique infiniment digne dans Le Goût du saké (1962), homme mûr perdu dans les liens emmêlés de sa vie dans Crépuscule à Tokyo (1957), Chishu Ryu ressemble à Yasujiro Ozu, le fils jamais marié qui sera anéanti par la mort de sa mère.

La rétrospective présentée à partir d'aujourd'hui traverse l'oeuvre d'Ozu à travers le prisme des conflits intérieurs, des cas de conscience, des hésitations morales. Et, si les personnages tranchent parfois avec sévérité, ou avec la satisfaction des évidences, ou avec les apparences de la raison, le cinéaste semble toujours dubitatif. Que l'héroïne d'Une femme de Tokyo (1932, muet) se prostitue pour payer les études de son fiancé, que le jeune professeur d'Il était un père (1942) accomplisse avec docilité le désir posthume de son père, que le héros adultère de Printemps précoce (1956) retourne aux voies sages du mariage, Ozu conserve une distance, un doute, une compassion qui détourne de toute intention fabuliste. Il n'y a pas de morale à ses films, mais toujours une connaissance et un amour de l'homme également infinis. Beaucoup plus loin que le Japon, il montre l'humain.






Jean Grémillon à Lausanne



Du 6 octobre 2011 à mai 2012, la cinémathèque rend hommage au réalisateur français, qui nous a laissé
notamment Remorques (notre extrait); toujours avec Gabin, Gueule d'amour, tragique histoire d'un spahi amoureux d'une femme entretenue; L'étrange monsieur Victor, ou comment Raimu incarne un personnage double, honnête commerçant pour tous, trafiquant redoutable à ses propres complices; La petite Lise, encore des personnages soumis à un inexorable destin; Gardiens de phare, de la période muette; ou encore Maldone, autre film muet, qui, à bien des égards, fait écho à Remorques.

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